Jésus vit ses derniers jours à Jérusalem où il est entré au début de la semaine, il sera arrêté dans la nuit du jeudi au vendredi, et ensuite jugé, crucifié. C'est
seulement dans ces quatre jours-là que nous assistons à la prédication de Jésus à Jérusalem : après avoir répondu à tous ceux qui lui reprochaient de violer le Temple - puisqu'il a fait une
manifestation dans le Temple en vidant les tables des changeurs - après avoir répondu à toutes leurs questions de façon satisfaisante, Jésus maintenant, puisque personne n'ose plus l'interroger
devant ses réponses de sagesse, Jésus maintenant prend la parole.
Et il va le faire successivement d'une part dans cette page d'aujourd'hui, et ensuite dans son grand discours où il annonce qu'avec lui, la fin des temps va se réaliser dans sa mort et dans sa
résurrection, et la gloire que Dieu réserve à tous ceux qui, comme lui, vivent la vérité de Dieu.
Nous assistons donc ici à une prise de parole de Jésus, qui, à son tour - après avoir été attaqué - se permet de discerner et de dénoncer ceux qui - avec beaucoup de grandeur humaine - étaient
venus lui faire des reproches ; et il invite à se méfier des scribes, et il vante la démarche d'une pauvre veuve : double discernement de Jésus qui le révèle dans son fonction de prophète et de
Sauveur, et de révélateur de la fin des temps.
Alors, qu'est-ce que Jésus discerne ?
Eh bien, il discerne d'abord le pouvoir, l'arrogance des hommes qui cherchent une première place, qui cherchent à imposer leur point de vue, qui cherchent à paraître, à plastronner en public, qui
cherchent les premières places… Et il dénonce également la cupidité de ces hommes, la corruption : " Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement. " Tous ceux qui ont
travaillé la question et étudié la situation de ce qui se passait en Palestine à l'époque de Jésus savent très bien que les scribes en question étaient des hommes de loi qui avaient mandat pour
gérer les biens des veuves ; et qui, dans cette gestion, se payaient des honoraires exorbitants, au point que finalement, ils s'engraissaient avec l'argent des pauvres ; en fait, ils les
rançonnaient, et pour avoir des clients, ils affectaient d'être très pieux. Plus on était pieux, plus on avait confiance en eux, et plus ils pouvaient se permettre de rançonner ceux à qui ils
prétendaient rendre service. Donc, Jésus dénonce ici ce qu'on appelle la corruption.
Et ils dévoile également la vérité de la démarche d'une pauvre veuve qui a le sens du partage, qui estime que le partage c'est partager de son nécessaire, et non pas de son superflu.
Face à ce discernement de Jésus, comment allons-nous réagir aujourd'hui ?
Il est clair que la situation des chrétiens aujourd'hui est la même que celle des juifs du temps de Jésus : nous sommes peut-être tentés de corruption, nous sommes peut-être tentés de prendre le
pouvoir. Et nous vivons dans un monde où la corruption, on en parle tous les jours, à la radio, à la télévision, dans les journaux - quels que soient les pays, que ce soit notre pays ou d'autres
pays, on en parle sans cesse. On disait encore hier à la radio qu'il n'y a pas une grue dans Bagdad, alors qu'il y a des millions de dollars qui ont été affectés à la reconstruction de cette
ville - ça veut dire que l'argent part ailleurs. Nous vivons dans un monde corrompu où on se sert plutôt que de rendre service et de jouer la mission de l'argent - argent que Jésus a dénoncé dans
la mesure où il règne sur nos vies.
Jésus dénonce également le pouvoir qui est de se mettre en premier lieu et d'oublier qu'on a tout reçu de Dieu ; et que, si on a des qualités humaines, c'est pour le service des autres, c'est
pour imiter Dieu qui met debout, qui sauve - et non pas pour se servir ou pour être les premiers et exercer un pouvoir.
Donc, nous sommes invités à nous regarder nous-mêmes : est-ce que nous sommes tentés de corruption, est-ce que nous sommes tentés de prendre le pouvoir ? Nous sommes également invités à regarder
la société dans laquelle nous vivons, notre Eglise. Nous savons que dans tous les domaines de la vie de l'Eglise, on peut prendre le pouvoir dans les foyers chrétiens, on peut prendre le pouvoir
dans les communautés chrétiennes, dans les communautés religieuses, dans les paroisses, dans les diocèses… on peut prendre le pouvoir partout. Il y a des gens qui sont laissés pour compte, qui
n'ont pas la parole.
Prendre le pouvoir, c'est se mettre à la première place. Et ce qui se passe dans le monde se passe également comme tentation pour les hommes.
Et nous avons en face de nous Jésus qui dénonce cela, qui discerne cela, et qui nous invite à le regarder : car il est celui qui a renoncé à tout pouvoir, il s'est fait obéissant jusqu'au bout de
sa mission, jusqu'à la mort, et la mort de la croix, il s'est fait pauvre, et il se reconnaît dans le geste de la pauvre veuve ! La vie du chrétien, c'est de renoncer à sa suffisance, à son
pouvoir, pour devenir pauvre de cœur, et se laisser conduire par Dieu et par Jésus, à l'imitation de Jésus. " Bienheureux les pauvres, le royaume des cieux est à eux. " Ce sont les Béatitudes de
Jésus qui doivent nous guider.
Donc, nous sommes invités à nous interroger et à ouvrir les yeux sur la situation dans laquelle nous nous trouvons. Et également, nous sommes invités à réfléchir à notre capacité de partage. Nous
sommes de plus en plus dans un monde inégal, où les pauvres du tiers-monde sont plus pauvres qu'ils l'étaient il y a 20 ans. Nous devenons de plus en plus riches dans notre monde occidental,
notre monde " développé " comme on dit, par rapport au monde en sous-développement. Ça n'est pas avec quelques milliards de dollars qui sont du superflu, qu'on s'en tirera ; mais c'est dans un
partage de l'égalité des chances offerte pour tous. Et tout le monde sait très bien que résoudre le problème de l'émigration commencera d'abord par le problème du partage.
Donc, Jésus ici, dénonce des réalités qui sont encore celles de notre temps ; et face auxquelles nous devons nous situer - nous situer face au pouvoir, et nous situer également face au partage.
Est-ce que nous partageons notre superflu ? Est-ce que nous acceptons de nous serrer la ceinture et de ne pas dépasser un certain niveau de vie, au nom d'une égalité et d'une fraternité entre les
hommes ? Il s'agit d'une attitude intérieure : est-ce que nous avons le courage de l'appliquer ?
Et puis, nous savons que nous devons imiter Jésus. Jésus discerne et dénonce. Nous devons discerner et dénoncer. Et nous discerner nous-mêmes. Jésus condamne l'attitude de ces gens, mais Jésus ne
les condamne pas directement, il fait appel à leur conscience, il fait appel à leur conversion. Discerner notre vie, c'est une démarche de prière : on ne peut pas prier le Seigneur si on ne se
met pas en question devant Lui. Est-ce que mes comportements sont justes ? Est-ce que mes comportements sont bons - même si je crois avoir bonne conscience, même si je pense que je ne me pose pas
de problème, que tout va bien ? Il n'est pas exclu que ces scribes qui rançonnent les veuves agissaient avec une certaine bonne foi et ne se posaient pas de problème de conscience. Nous risquons
d'être prisonniers d'une conscience qui se croit droite, qui est fausse, de ne pas voir les problèmes, d'être aveugles. Jésus, combien de fois a-t-il reproché à ses adversaires d'être aveugles ?
Comment pouvons-nous prier le Seigneur en vérité, être devant lui, si nous ne nous interrogeons pas et ne remettons pas en question nos comportements, chaque jour ? Est-ce que, dans telle
situation, j'ai agi à la façon de Jésus ? Ma conscience a besoin d'être éclairée par lui, d'être mise en cause par lui - même si je dois la suivre - mais après cette mise en cause devant le
Seigneur. Donc, il y a ce discernement.
Et dénoncer. Ah, Jésus pouvait dénoncer, parce qu'il était sans péché ; Jésus pouvait dénoncer parce qu'il était pauvre - pauvre de biens terrestres et pauvre de lui-même. Est-ce que nous pouvons
dénoncer ? Il y a toujours eu des prophètes pour dénoncer, je pense que c'est leur mission. Mais il est difficile d'être prophète, car on ne vous ratera pas le jour où on percevra une défaillance
dans votre vie. On dira : ils font la morale aux autres et ils ne sont pas capables de se changer eux-mêmes !
Quel est le meilleur moyen pour nous de dénoncer : c'est le témoignage. Comment rayonnons-nous l'Evangile ? Comment vivons-nous le partage ? Comment cela se voit-il ? Comment vivons-nous la
vérité et la pauvreté sans nous mettre en avant, en étant serviteurs humbles qui estimons que la qualité de vie de celui qui rend service gratuitement pour la gloire de Dieu est supérieure à
celui qui atteint le pouvoir et qui rayonne une grandeur éphémère ? Est-ce que nous avons fait ces choix ?
Donc, en écoutant cet Evangile, mesurons à quel point nous devons imiter Jésus : il s'est fait pauvre pour nous enrichir de sa capacité d'être pauvres comme lui ; imitons Jésus pour vivre la
vérité de Jésus - vérité qu'il dénonce quand elle n'est pas vécue chez les autres, et que nous sommes invité à dénoncer dans notre vie ; et à dénoncer chez les autres après avoir discerné, non
pas en faisant la morale, en disant " nous sommes les bons, ce sont les mauvais " - ce qui est le piège absolu dans cette affaire, on retombe dans la même attitude que celle des scribes - mais
simplement par l'exemple et le rayonnement d'une vie de partage et de vérité, de solidarité totale qui rayonne. Nous savons très bien que ceux qui vivent cette solidarité rayonnent dans notre
monde et sont reconnus comme vivant la qualité de Dieu. C'est à cela que nous sommes tous appelés, chaque jour.