Samedi 31 octobre 2009

La fête de tous les saints est peut-être née d'une insuffisance du calendrier à une époque où on célébrait pratiquement un saint par jour dans l'année. 365, c'est un peu court, donc il fallait bien récupérer les absents : c'est un peu une fête de la récupération ou une fête des oubliés. C'est un peu né comme ça, semble-t-il, dans l'histoire. De là à dire que c'est la fête des anonymes, c'est vrai. Et là-dessus, nous pouvons enchaîner : les anonymes, qui sont-ils ? Eh bien, ce sont les saints inconnus, à commencer par nos proches qui nous ont quittés.

Mais on parle d'étapes dans cette sainteté. Il y a un premier passage qui est de quitter ce monde dans la mort ; il y a un deuxième passage, semble-t-il, de passer d'un lieu d'épreuve et de discernement - qu'on appellerait le purgatoire - dans la vision même de Dieu. Et c'est ainsi que nous célébrons la fête des vivants aujourd'hui et la fête des morts demain ; la fête des célestes aujourd'hui et la fête de ceux qui sont au purgatoire demain. C'est très beau, mais c'est un peu court !

Et je pense que si nous voulons être crédibles dans le monde aujourd'hui avec la Parole de Dieu, il nous faut retourner à cette Parole de Dieu, et ne pas imaginer des lieux ni des temps quand on parle du ciel ou de Dieu, alors que le lieu et le temps sont des données scientifiques qui appartiennent au cosmos d'aujourd'hui et que tous les hommes peuvent analyser. Nous ne sommes pas dans le monde de l'analyse, nous sommes dans le monde du mystère, du mystère de la réalité invisible mais plus vraie, semble-t-il, si nous avons la foi, que la vérité visible.

Que nous propose l'Eglise pour nous replonger dans le mystère de cette fête de tous les saints : 3 lectures.

La première est extraite d'un livre caricatural, d'un livre de visions, de révélations, comme il y en avait beaucoup au temps de Jésus, où un visionnaire nous raconte cette magnifique vision d'un peuple immense autour de Dieu, dans la gloire. Ce livre, que veut-il dire ? Eh bien c'est que, au moment où une très grande persécution sévissait contre l'Eglise - la plus grande peut-être qu'elle ait connue, à la fin du 1er siècle, sous l'empereur Dioclétien, beaucoup de chrétiens commençaient à désespérer. Donc, l'auteur de ce livre leur a dit : " Ayez confiance, tenez bon dans l'espérance, Dieu est victorieux. " Et cette 1ère lecture nous montre à quel point la victoire de Dieu est là, puisque tous ces hommes qui sont martyrisés, qui perdent la vie pour le nom du Christ, sont considérés comme les victorieux de Dieu. Dieu est victorieux. Il appelle les hommes à son salut, il veut que tous les hommes soient sauvés. Nous avons là cette magnifique vision de la victoire de Dieu, la victoire du projet de Dieu, de la réussite de Dieu.

La seconde lecture s'adresse à une communauté de croyants très très forte, qui commence à avoir des doutes également, où certains commencent à douter que Jésus ait été vraiment un homme venu sur la terre. Et l'auteur de cette lettre rappelle à quel point, par sa mort et sa résurrection, Jésus a fait de nous des enfants de Dieu. " Nous sommes enfants de Dieu, et nous le sommes. Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne parait pas encore clairement " : il y a un " déjà là " et un " pas encore " de ces enfants de Dieu que nous sommes. Et si nous sommes enfants de Dieu, nous sommes de la famille de Dieu, donc nous sommes des saints ! Donc, cette fête est notre fête !

D'ailleurs, quand saint Paul, et quand les premiers auteurs du Nouveau Testament écrivent aux communautés, ils disent : " cette lettre est adressée aux saints qui sont à Corinthe, aux saints qui sont à Ephèse, aux saints qui sont à Thessalonique… " Dans la mesure où nous sommes saisis par le mystère de l'Esprit dans notre baptême et laissons l'Esprit triompher en nous, nous sommes enfants de Dieu dès maintenant, donc nous sommes saints de Dieu, et c'est notre fête.

Jésus, quant à lui, nous a laissé ce magnifique texte des Béatitudes, qui est le début d'un grand premier discours que saint Matthieu nous transmet, en résumant en 5 discours tout le message de Jésus, le premier discours sur la " charte du Royaume ", la charte du Règne de Dieu dans notre vie.

Quelle est-elle, cette charte ? Il y a un but à atteindre qui est ces Béatitudes qui nous sont données ici. Et ces Béatitudes sont manifestement le portrait de Jésus lui-même. Quand on regarde les choses de près, il n'y a pas plus pauvre, plus doux, plus compatissant, de plus vrai dans la soif de la justice, de miséricordieux, de pur - " Qui de vous me convaincra de péché ? " - de pacifique, et de persécuté, que fut Jésus. Et au fond, dans cette énumération, il nous transmet ce qu'il vit lui-même, dans la puissance de l'Esprit du Père ; et tel est le but que nous devons atteindre.

Et alors, la sainteté dans tout cela, qu'est-ce que c'est ?

Regardons ce texte. Parmi les Béatitudes, il y en a deux qui sont au présent : " Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux, maintenant… Heureux les persécutés pour la justice, le Royaume des cieux est à eux, maintenant ". Qu'est-ce que c'est qu'être pauvre de cœur, pour Jésus ? C'est se laisser envahir par la sainteté de Dieu, par la puissance de Dieu, par l'Esprit de Dieu. Plus on est pauvre de soi-même, c'est-à-dire moins on est suffisant, plus on est riche de Dieu. Et puis, les persécutés pour la justice, ce sont les non-violents, ceux qui sont pauvres d'eux-mêmes au point de mettre les hommes debout, en toute situation. Un homme comme Gandhi a été un persécuté pour la justice, il a été le non-violent par excellence - quoi que non chrétien. Jésus a été le non-violent, dans la force de son humanité, il a fait le choix du respect de l'autre jusqu'à la non-violence absolue, qui est de se laisser persécuter pour la justice. Dans la mesure où on se vide de soi devant les autres, on les construit. Dans la mesure où on renonce à sa suffisance et à son pouvoir sur les autres, on les construit.

Et puis, si on regarde la suite : les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de la justice… la sainteté de Dieu, c'est le ciel. Le ciel n'est rien d'autre que le partage de la sainteté de Dieu. Et si cette sainteté nous est déjà donnée, le ciel nous est déjà donné d'une certaine façon.

Alors, qu'est-ce que c'est que ce ciel ? Eh bien, regardons : il n'est question que de relations. Pauvre de cœur face à Dieu, relation à Dieu, vide de soi ; persécuté pour la justice, non-violent face aux autres : relation ; qu'est-ce que c'est qu'être doux, de pleurer avec les autres, d'avoir faim et soif de la justice, d'être miséricordieux, d'être artisan de paix, si ce n'est la relation. Le ciel, c'est la relation parfaite, dans l'harmonie avec Dieu et avec ses frères. Mais c'est l'œuvre de Dieu, nous ne pouvons pas y arriver tout seul. D'où la seconde lecture était importante : nous sommes enfants de Dieu par don de Dieu, tout est grâce, tout est gratuit.

Alors, ne cherchons pas un ciel qui est un paradis pour les bons élèves d'un bon lycée : il y a ceux qui réussissent et ceux qui ratent. La sainteté de Dieu, c'est sa réussite dans notre vie ; donc, nous sommes tous, dès maintenant, à être des saints. Et quand nous prions pour nos morts, nous disons au Seigneur : nous les confions à la réussite de ta sainteté dans leur vie terrestre et dans ta vie divine. Car le mystère de Dieu, le mystère du salut en Jésus Christ, comme dit saint Pierre : " Jésus a eu part à notre humanité pour que nous ayons part à sa divinité. " La sainteté, le ciel, c'est entrer dans la divinité de Dieu, dans une relation unique avec lui qui se donne et que nous recevons.

Et nous voyons à quel point être saint sur la terre, c'est vivre la relation. Il n'y a de problème que dans la paix entre les hommes, il n'y a de progrès que dans les relations entre les hommes. Nous savons très bien que le bonheur d'une famille, c'est la relation accomplie ; le bonheur d'une communauté, c'est la relation accomplie ; le bonheur de l'humanité, c'est la paix ; et la paix, c'est la relation dans le respect de tous.

Donc, si nous sommes ces saints par le baptême, si Jésus nous partage déjà sa sainteté, sa résurrection dans le baptême où nous sommes morts au péché - comme dit saint Paul - et vivants pour Dieu dans sa résurrection, nous devons rayonner cette sainteté. C'est pour ça que Jésus a dit : " A ceci on reconnaîtra que vous êtes mes disciples : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. " C'est le commandement nouveau, " le seul commandement qui résume tous les autres ", comme saint Paul également l'a repris.

Alors, il ne faut plus parler de ciel, de purgatoire et d'enfer ? Comme lieux, certainement pas ; mais comme relation à Dieu, certainement. Dieu, que nous rencontrons est celui qui nécessairement nous purifie dans sa rencontre ; Dieu, que nous rencontrons, est celui qui se communique à nous dans tout ce qu'il est. Le ciel est une croissance en Dieu. Non pas une scène statique où on aurait l'impression que nous sommes dans des fauteuils, à nous ennuyer pour l'éternité… ça n'est pas très attrayant, ce ciel là ! Un ciel de la rencontre, et de la rencontre croissante. Nous savons très bien que dans un foyer chrétien, dans une communauté chrétienne, le bonheur, c'est une rencontre renouvelée, perpétuellement rajeunie. Eh bien le ciel, c'est par ces images-là que Jésus nous dit : quelle est notre relation avec lui, quelle est notre relation les uns avec les autres ?

Et alors, l'enfer : c'est le refus de la relation avec Dieu dans sa sainteté, c'est le refus de la sainteté de Dieu qui est communiquée. Si bien qu'a pu dire un des plus grands théologiens de notre temps : le ciel, c'est Dieu ; l'enfer, c'est Dieu ; le purgatoire, c'est Dieu. Dieu, dans la mesure où on se laisse totalement faire par lui, sa sainteté triomphe en nous. Dans la mesure où on se laisse transformer par lui, il nous met à son niveau, c'est ce qu'on appelle le purgatoire. Et dans la mesure où - cela est-il possible, nous n'en savons rien, l'hypothèse est nécessaire pour maintenir la liberté de l'homme - dans la mesure où on pourrait, face à Dieu, lui dire zut ou le haïr, ce serait l'enfer de la relation. Et nous savons à quel point la plus désastreuse image de l'enfer, c'est des foyers divisés, des gens qui sont là pour s'aimer et qui se haïssent à se tuer, à se démolir. Imaginons la rencontre de Dieu dans ces conditions.

Alors, ne cherchons pas les images. Dépassons les images, elles sont là pour nous montrer l'importance des choses. Dépassons les caricatures, dépassons les belles fresques des peintres, qui sont magnifiques ; ce sont des suggestions, qui ne disent pas la réalité de ce mystère de la relation à Dieu qui nous est donnée, et que nous célébrons aujourd'hui.

Alors, bonne fête pour nous tous. Et voyons quel programme nous est donné ! Mais tout est grâce, donc tout est possible.

Et quand nous pensons à nos morts, peut-être - c'est scandaleux la phrase que je vais dire - un des grands persécuteurs des hommes de notre temps, violateur des droits de l'homme, qui s'appelait Mao Tsé-Toung a dit un jour dans une confidence à un journaliste français : " Il va être temps que je me prépare à voir Dieu. " Voir Dieu, le rencontrer, c'est là la clé de la vie. Mais ça commence ici-bas, ça commence chaque jour, car nous sommes tous images de Dieu. Alors, vivons la sainteté ; et accueillons-là plutôt, car la fête de la Toussaint, c'est la fête de la sainteté de Dieu communiquée, partagée à nous tous, ici et après.

Publié dans : TEXTE LITURGIQUE DU JOUR et son Commentaire - Communauté : Prières, neuvaines chrétiennes - Ecrire un commentaire - Recommander
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