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18 Septembre 2010
Luc 16, 1-13
On ne sait pas, ici, à quelle occasion Jésus a prononcé ces paroles lors de sa montée à Jérusalem, quel événement a déclenché en lui ce témoignage - car tout ce qu'il dit lors de cette montée à Jérusalem, c'est en réponse à des situations qu'il voit, ou des questions qu'on lui pose - mais toujours est-il, le message est là. Et ce message se manifeste dans tout ce chapitre 16 de l'Evangile de Luc, un message sur le danger des richesses.
Et Jésus commence ce message par une histoire illustrée qui invite à réfléchir, une histoire qui ne concerne pas d'abord le Royaume de Dieu - même si on l'appelle une parabole - qui invite l'homme à réfléchir sur sa vie profonde.
Et nous entrons dans cette histoire en nous demandant d'abord son déroulement exact. On a écrit beaucoup de choses sur cette histoire.
Première question
: comment ce gérant trompe-t-il son maître ? Est-ce qu'il trompe vraiment son maître une deuxième fois ? Est-ce que, pour se tirer d'affaire, non seulement il persiste et il signe, mais il augmente la perfidie et roule encore davantage son maître ; c'est une lecture possible.
D'autres disent : cet homme se paye, habituellement, les gérants n'étaient pas payés par des fiches de paye ou par des salaires, ils se payaient eux-mêmes en augmentant la facture pour les clients de leur maître. Donc, peut-être que sur les cent barils d'huile que devait le premier, il y en avait peut-être vingt pour le gérant, alors que le maître empochait pour quatre vingt. D'où la question : est-ce que, finalement, il joue sur son bénéfice, en se faisant des amis ?
Mais peu importe, parce qu'on sait très bien que, quand on augmente les factures pour se payer dessus, on peut très bien augmenter de 50, de 20, de 30 ou 100 %. Donc là également peut se trouver la fraude. Question secondaire.
N'empêche que le maître estime que son gérant l'a trompé, et c'est là le fond de la parabole.
Autre question importante, et plus importante,
c'est la phrase : " Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge " - de quel maître s'agit-il ? S'agit-il de Jésus, ou s'agit-il du maître de la parabole, du maître du gérant ? Tout le monde dit, tous les experts disent qu'il s'agit du maître du gérant. On est un peu choqués en disant : cet homme trompé, il va faire l'éloge de celui qui le trompe ! Mais non, c'est bien là le sens de la parabole. Alors que la suite, " les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière ", c'est bien un commentaire de Jésus. Donc, il faut bien voir ce qui est en cause.
Alors, qu'est-ce qui est en cause dans cette parabole ? C'est que le gérant, pris de court, arrive à trouver le moyen de s'en tirer ; c'est un malin - même si c'est un bandit qui trompe tout le monde - il est extrêmement malin pour trouver une solution à son problème. Et c'est pour cela que, par certains côtés, le maître de ce gérant peut dire : " Eh bien, il n'est vraiment pas bête mon gérant ! Il s'en tire bien, il arrive à résoudre ses affaires ", même si c'est de façon encore plus trompeuse. Et c'est bien ce que dit Jésus : " Les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de lumière. "
Et c'est là le premier message que tire Jésus de cette histoire - et c'est le message fondamental. Nous n'avons pas besoin de beaucoup de croquis pour voir à quel point cela est vrai. Quand une dizaine de personnes trouvent le moyen de prendre des millions d'euros dans une entreprise de stockage et de transfert d'argent, comme ça s'est passé hier, ils savent prendre les moyens, préparer leur coup et y arriver ! " Les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière " C'est la première chose que Jésus constate, et c'est la première question qu'il va nous poser.
Et puis, il tire une deuxième conclusion : " Faites-vous des amis avec l'argent trompeur ", comme a fait cet homme. Ce gérant malhonnête, il a su se faire des amis en roulant son maître et en partageant l'argent de son maître ; il a essayé de se faire des amis dans un partage - même si ça n'est pas son propre argent - mais il a eu le sens de dire : l'argent peut servir à faire des amis. " Eh bien - dit Jésus - faîtes-vous des amis avec l'argent trompeur ", en restant honnêtes, bien sûr - c'est ce qu'il dit ensuite en troisième conclusion. Il faut être digne de confiance dans une petite affaire. Il n'y a pas de petite fraude. Et Jésus est très net là-dessus. Il faut être digne de confiance à 100 %, et non pas à 95 ou 98 ; car ce qui est en cause, c'est ce qu'on cherche : est-ce qu'on vit pour soi ou est-ce qu'on vit pour Dieu ? On ne peut pas servir deux maîtres. Si on sert l'argent, c'est soi-même que l'on sert. Et nous voyons à quel point nous sommes concernés toujours par ces paroles de Jésus.
Commençons par ce troisième message
- qui correspond, d'ailleurs, à ce qu'on a entendu dans la première Lecture, le prophète Amos, au 8ème siècle avant JC - il constatait déjà que les gens savaient fausser les balances, savaient augmenter les prix, pour gagner, gagner, gagner… La première question qui nous est posée : sommes-nous honnêtes vis-à-vis de l'argent ? Sommes-nous honnêtes jusqu'au bout ? Nous sommes dans une civilisation, dans un monde aujourd'hui où le plus grand péché, c'est la corruption : dans tous les pays, à tous les niveaux de la société. Et la corruption, qu'est-ce que c'est : c'est se servir, par des moyens directs ou indirects, des moyens déguisés ou flagrants ; et ça menace toutes les classes de la société, jusqu'aux grands responsables de l'Etat… Pourquoi ? L'argent est une denrée dangereuse, qui peut nous entraîner à tout.
Car c'est là que, finalement, que notre intérêt se trouve d'abord. L'argent, c'est ce qui permet tous les buts humains : la puissance, le pouvoir, la gloire, le confort, un style de vie… Jésus dit : méfiez-vous, l'argent est trompeur ; il demande un regard de justice absolue, de rigueur absolue ; on n'a pas à se servir sur le dos des autres, à aucun niveau. Il faut savoir que même notre Eglise, dans ses traités de morale, n'a pas été très claire à ce sujet, quand on estimait que voler la douane à la frontière, ça n'était pas un péché, car c'était au douanier à faire son métier… C'est facile à dire. Le douanier est pécheur alors que le fraudeur ne l'est pas ! C'était contraire à l'Evangile. Mais j'ai vu ça dans les livres de morale quand j'étais jeune, dans les bouquins de théologie. Heureusement que les professeurs de l'époque nous disaient : " Ce n'est pas l'Evangile ! "
Sommes-nous honnêtes avec l'argent, dans les moindres détails ? Première question que Jésus nous rappelle, car c'est dangereux ; on risque de ne plus servir Dieu et de se servir soi-même, sous couvert de l'argent. Et sachant qu'à notre époque, l'argent ne consiste pas à entasser des billets de banque dans des boites de chaussures. L'argent consiste à chercher le confort. Et nous savons à quel point nous sommes tentés par une société qui nous dit : toujours top niveau, toujours plus, toujours, toujours dernier cri, toujours à la mode. Nous avons là un cycle infernal qui, finalement, risque de nous conduire à la malhonnêteté. Jésus nous rappelle cette rigueur-là, comme l'avaient fait les prophètes de l'Ancien Testament.
Son deuxième message, en remontant :
que faisons-nous de l'argent ? A quoi sert-il d'abord ? Il est normal que nous vivions, que nous gagnions notre vie ; Jésus n'est pas contre. Quand il va chez Zachée, il ne lui demande pas de vivre dans la misère. Il accepte que Zachée ne donne que la moitié de ses biens. Zachée était pécheur public, publicain, collecteur d'impôts, extrêmement riche… L'argent, c'est fait pour la vie, bien sûr. Le monde est ainsi fait que nous devons accepter - que nous le voulions ou pas, même si ce système est fondamentalement injuste par certains côtés - la politique libérale, l'économie du 21ème siècle. On peut la contester, mais on peut la modifier. Mais actuellement, on ne peut pas vivre sans, parce qu'on est coincés. Mais comment vivons-nous, à travers cela ? Que faisons-nous de l'argent ?
Jésus donne une piste extrêmement importante : l'argent, c'est pour mener une vie de qualité. Et la qualité, c'est une vie de partage, de frères, de sœurs. Et là, nous sommes fortement interpellés encore aujourd'hui. L'argent, nous en avons besoin, mais c'est pour vivre en qualité, avec d'autres, dans un monde où on cherche à vivre une fraternité universelle, une solidarité universelle. Et nous savons à quel point cela est difficile de vivre le partage, de se serrer la ceinture, d'accepter d'avoir un peu moins pour que l'autre ait plus. Le partage suppose qu'on dise : où s'arrête notre confort, où s'arrête notre gloire, où s'arrête notre train de vie ? Pourquoi ? Parce qu'il y a les autres. Et nous savons très bien que si ce monde ne résout pas les problèmes, il va à la catastrophe ; ce n'est pas la peine de tracer des croquis !
Est-ce que nous avons un esprit de partage, un regard sur les biens de ce monde, qui nous disent : il n'y a pas que moi qui suis en cause. Une qualité de vie doit travailler à la qualité de vie des autres, toujours. Jésus nous remet en cause, là aussi.
Et puis, retour à son 1er message :
c'est de nous rappeler l'essentiel. Est-ce que nous sommes aussi malins pour le Royaume de Dieu que nous le sommes pour nos affaires ? " Les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. " Par notre baptême, nous sommes des fils de la lumière, nous sommes " lumière du monde ", dit Jésus ; nous sommes marqués par une vie nouvelle, par une création nouvelle.
Qu'est-ce que c'est qu'être fils de lumière : c'est vivre la foi qui agit dans la charité, qui agit dans l'amour, qui agit dans le partage - pour vivre à la façon dont Dieu vit dans la gratuité et dans l'amour. Est-ce que c'est ça notre premier but ? Tout le message de Jésus s'inscrit là-dedans : " Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroit. Ne vous mettez pas en peine en disant : qu'est-ce que je vais manger, qu'est-ce que je vais boire, de quoi je vais m'habiller ? Dieu sait que vous avez besoin de toute ces choses, bien sûr, c'est normal de s'en occuper. Mais cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice. "
Et comment le cherchons-nous ? Est-ce que nous le cherchons comme quelque chose qui va plus ou moins de soi ? Je suis chrétien, je pratique, je prie, je vais à la messe le dimanche, je suis un brave homme ou une brave femme, tout va bien… Jésus nous dit : mais, est-ce que c'est aussi sérieux pour vous de vivre pour Dieu d'abord en qualité de vie, et d'une vie ouverte aux frères, selon l'Evangile ? Est-ce que c'est d'abord ça qui compte ? Est-ce que c'est à ce niveau-là d'abord que vous réfléchissez, que vous organisez votre vie, que vous êtes malins ?
Nous voyons à quel point Jésus, à travers cette image du fraudeur, qui est malin pour se tirer d'affaire, nous dit : ne soyez pas des fraudeurs, bien sûr - soyez justes pour l'argent. Mais soyez aussi malins pour le Royaume de Dieu que ce gérant malhonnête. Ayez conscience également que si l'argent ne sert pas au partage, eh bien finalement, vous en ferez Dieu.