Le message que nous donne cette fête du Christ Roi est un message plein de contrastes.
Contrastes qui apparaissent d'abord dans cette lecture de l'Evangile : nous sommes au moment de la Passion de Jésus selon l'Evangile de Jean - récit de la Passion où l'évangéliste veut nous montrer à quel point Jésus est celui qui rayonne à travers sa Passion, il y rayonne une force unique.
Et au cœur de ce récit de la Passion se trouve un long passage de la rencontre de Jésus et de Pilate - Pilate qui est présenté comme quelqu'un qui veut délivrer, qui est impressionné par Jésus. Episode où Jésus nous est présenté non pas comme celui qui est jugé par Pilate, mais comme celui qui juge Pilate. Et il va tenir tête à Pilate jusqu'au bout ; Pilate finira par le condamner. Et nous voyons déjà dans cette page que dès que Pilate interroge Jésus, Jésus l'invite à aller plus loin. " Es-tu le roi des juifs ? " Jésus répond : " Dis-tu cela de toi-même ? " ça veut dire : est-ce que tu crois en moi, ou bien parce que d'autres te l'ont dit ? Et Pilate de rétorquer : " ce n'est pas moi qui t'ai mis en accusation, ce sont les juifs. Qu'as-tu donc fait ? " Et Jésus va continuer en disant : " Ma royauté n'est pas de ce monde, je n'ai pas de gardes pour me défendre. " Quand Pilate va lui demander s'il est roi, il va dire : " C'est toi qui dis qui dis que je suis roi. Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité. " Et Pilate va continuer - le texte est arrêté là : " Qu'est-ce que la vérité ? " Et un moment plus tard, quand Jésus ne répondra plus à Pilate, il lui dira : " N'ai-je pas le pouvoir de te condamner et le pouvoir de te libérer ? " Et Jésus de répondre : " Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l'avais reçu d'en haut. "
On voit très bien que l'évangéliste montre une force de présence de Jésus, une véritable royauté qu'il manifeste devant Pilate. Mais qui contraste, car Jésus est là comme un condamné, lié, bafoué, flagellé… dont la foule veut la mort. Et Pilate est là dans sa puissance. Est-ce que cela s'est passé comme ça ? Certainement pas, si on en croit les historiens, car Pilate avait la réputation - non pas d'un homme qui discute - mais d'un bourreau sanglant, tellement répressif que Rome va le destituer quelques temps après la mort de Jésus, parce qu'il était trop brutal dans ses répressions vis-à-vis de ceux qui faisaient des "vagues" en Israël. Mais peu importe.
Le contraste ici existe entre celui qui est puissant, qui a le pouvoir de tuer, de gouverner - et Jésus, condamné, qui manifeste un rayonnement extraordinaire.
Alors, que veut dire ce premier contraste que nous rencontrons ici ? Eh bien, c'est que Jésus est déclaré roi par les juifs parce qu'on le prend pour le Messie. Dans la tradition d'Israël, avant l'arrivée de Jésus, on pensait qu'un Messie viendrait, qui serait descendant de David, donc qui serait roi. Et Jésus est livré à Pilate comme étant quelqu'un qui se déclare Messie, c'est-à-dire Roi. Et c'est intentionnel, car quand Pilate voudra finalement délivrer Jésus à la fin de ce procès, les juifs diront : " Quiconque se prétend roi est contre César "- l'empereur romain que tu représentes .
On présente Jésus comme roi pour qu'il soit condamné par un roi tout-puissant - donc Jésus comme Messie.
Mais dans la tradition d'Israël, il y a un autre aspect du Messie, qui est le " Serviteur ", et le serviteur souffrant. Alors, en quoi consiste cette royauté de Jésus ? Ce mot " roi " est un mot délicat, et même dangereux, parce qu'il suggère la puissance, il suggère le pouvoir. Alors que Jésus se présente comme celui qui rend témoignage à la vérité. Donc, il est dangereux de parler de Jésus comme Roi, car l'image que ce mot évoque en nous, c'est une image de pouvoir, de puissance, de quelqu'un d'assis sur un trône, de quelqu'un qui gouverne, de quelqu'un à qui il faut se soumettre - et non pas l'image de quelqu'un qui nous met debout, qui révèle en nous l'amour, qui nous donne tout, qui s'est fait humble et serviteur pour manifester la valeur qu'il nous donne. Il y a là un contraste extraordinaire que l'expression " Roi " traduit mal.
Alors, que veut dire le mot " Roi " pour Jésus : c'est " rayonner ". Jésus est celui qui rayonne - pas celui qui gouverne- celui qui rayonne la vérité, celui qui rayonne l'amour, celui qui rayonne la lumière. Et à ce niveau-là, on s'y retrouve. Jésus s'est présenté comme étant la lumière qui éclaire les hommes qui veulent vivre à la façon de Dieu, comme étant la vérité de ceux qui acceptent Dieu dans leur vie ; et la manière dont il a manifesté la miséricorde de Dieu montre à quel point il était le témoin de Dieu qui est Amour. Jésus était le Roi en tant que rayonnant. Donc ce mot Roi est dangereux par ce qu'il évoque dans nos sociétés et dans notre histoire, et dans l'histoire de tous les peuples. Mais s'il veut dire " rayonner ", alors il devient magnifique.
Et il s'applique à nous car : qui représente Jésus aujourd'hui, visiblement, si ce n'est nous ? Et l'apôtre Pierre, dans une lettre qui lui est attribuée, la 1ère lettre, il disait : " Vous êtes un peuple de rois, un peuple de prêtres, un peuple de prophètes. " ça veut dire quoi : que le chrétien est celui qui rayonne dans son attitude, la manière de vivre selon Dieu et selon Jésus ; et celui qui, dans sa vie, rend un culte à Dieu - et nous sommes tous prêtres à ce niveau-là - le culte du " oui " à Dieu dans notre existence quotidienne, dans tous les endroits où nous sommes. Et nous sommes prophètes, parce que nous devons rendre compte de l'espérance qui est en nous, et qui est la Parole de Dieu, Dieu qui nous sauve.
Alors, voilà ce contraste, à travers ce mot " roi " qui est un mot piégé : Jésus manifeste un rayonnement, le rayonnement de l'amour, du service, de la bonté, de la miséricorde, de tout ce qu'il est. Si bien que lorsque l'on clouera sur sa croix " celui-ci est le roi des juifs " et que cela fera bondir ceux qui ont voulu sa condamnation, Pilate dira : " Ce qui est écrit est écrit ". Regardez celui que vous appelez roi et comprenez qui il est. C'est ce que nous avons toujours à faire.
Et c'est là qu'un 2ème genre de contraste apparaît dans cette liturgie : celui de la première lecture, car Jésus - qui a vécu toute sa vie comme un serviteur - s'est toujours défini selon cette première lecture. Chaque fois que Jésus s'est donné un nom, il a laissé entendre qu'il était le " Fils de l'homme ", le " Fils d'homme " dont parle Daniel, qui vient sur les nuées. Est-ce que cela veut dire que Jésus, par là, revendique un pouvoir ? " A lui sera donnée gloire et royauté ; tous les peuples le serviront. Sa domination est une domination éternelle, sa royauté ne sera pas détruite " : nous retrouvons là le langage de la puissance et de la royauté. Et Jésus s'est toujours appliqué ce terme de " Fils d'homme ". Je pense qu'il se l'est appliqué à cause de cette vision de Daniel, dont le but était de montrer qu'à la fin des temps, quelqu'un viendrait, après lequel il n'y aurait plus personne qui pourrait venir. Et c'est bien cela que Jésus manifestait. Il se savait envoyé par Dieu comme accomplissant les Ecritures, et comme le Serviteur qui vient montrer jusqu'où va le don de Dieu, jusqu'au bout, jusqu'à la révélation de l'Amour.
Donc Jésus - auquel on doit refuser le titre de roi au sens moderne et au sens humain du terme - porte en lui le rayonnement de Dieu sur son visage, la face de Dieu qui est transfigurée et que nous avons à rayonner à notre tour, Jésus est celui qui, en même temps, a toujours tenu à dire : " Je suis le Premier et le Dernier, je suis celui qui vient au nom de Dieu, et que vous devez suivre.
D'où la double leçon de cette fête du Christ-Roi :
- est-ce que, à la façon de Jésus, nous rayonnons une manière d'être qui est celle de Dieu, qui est celle du service, de l'amour, dans le témoignage, la vérité, la lumière ?
- Et est-ce que nous avons cette certitude qu'en Jésus Christ, tout nous est donné de la part de Dieu, et que nous n'avons plus rien à attendre d'autre que lui ?