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12 Mai 2010
Les récits du Nouveau Testament - les Evangiles en particulier - ne nous racontent pas les détails des événements concernant Jésus de la façon qu'ils se sont passés. Ils nous racontent les événements, bien sûr, mais pour nous en donner le sens. Et nous en avons une preuve de plus aujourd'hui.
Les trois Evangiles qui nous rapportent les apparitions du Christ ressuscité font un lien inséparable entre la mort de Jésus, sa résurrection le 3ème jour, les apparitions de Jésus à un certain nombre de personnes, dont à l'ensemble de ses disciples lors d'une dernière apparition - apparition au cours de laquelle il leur donne une mission et leur explique le sens de sa mort et de sa résurrection - cela se termine par son départ et l'envoi de l'Esprit Saint : un seul et même événement qui comprend tout cela. Mais qui nous est rapporté de façon différente dans le détail, par les récits que nous en avons.
C'est ainsi que pour l'évangéliste Jean, tout se passe le soir de Pâques : Jésus apparaît à ses disciples, il leur explique le sens de sa mort et de sa résurrection, il les envoie en mission, il leur donne l'Esprit Saint et il disparaît. Tout est là dans un événement. L'évangéliste Matthieu, quand il rapporte la dernière apparition de Jésus à l'ensemble des disciples : Jésus apparaît, il se manifeste, se révèle qu'il est là au milieu d'eux par les signes qu'il leur donne, explique le sens de sa mission - " De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit " - et il ajoute : " Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. " " Je reste avec vous tous les jours ", c'est-à-dire que dès que je m'en vais, l'Esprit vous est donné, ma présence continue. "
Et nous avons aujourd'hui deux textes du même évangéliste, Luc ; le premier tiré de son Evangile, dont nous avons la conclusion - et le second tiré du commencement de son second livre, les Actes des Apôtres. Et si nous avons bien écouté ces deux textes, nous pouvons remarquer qu'il y a une contradiction, puisque dans l'Evangile que je viens de lire, Jésus - nous sommes le soir de Pâques - apparaît à ses disciples, leur explique l'Ecriture, les conduit au Mont des Oliviers, leur annonce l'Esprit Saint, et monte au ciel. Alors que, dans la première lecture, on nous dit que Jésus s'est manifesté pendant 40 jours, qu'au cours d'une dernière apparition, il les a conduit sur le Mont des Oliviers, et qu'il est disparu devant leurs yeux.
Alors, est-ce en un jour ou est-ce après 40 jours ? Faux problème. Le terme de 40 jours dans la Bible signifie " le temps qu'il faut " pour être reconnu ou pour qu'une mission s'accomplisse. Donc, ne cherchons pas à faire des comparaisons : c'est le même événement qui nous est rapporté, de la même façon. Donc, deux descriptions apparemment différentes, par le même auteur de l'Evangile et des Actes des Apôtres. Et c'est bien cet événement là que nous célébrons.
Notre Eglise catholique - comme la plupart des Eglises, d'ailleurs - s'est attachée à s'inspirer de l'Evangile de Luc pour vivre sa liturgie au cours de l'année. C'est ainsi que c'est à partir de l'Evangile de Luc qu'on célèbre l'Annonciation le 25 mars, c'est-à-dire 9 mois avant Noël - qu'on célèbre la naissance de Jean Baptiste le 24 juin, c'est-à-dire 6 mois avant Noël - et que l'événement de Pâques, qui ne fait qu'un - puisque dans notre foi nous croyons que la résurrection de Jésus est inséparable de sa mort ; et son ascension est inséparable de sa résurrection ; et le don de l'Esprit est inséparable de sa résurrection et de son ascension - , est célébré en plusieurs étapes. En effet, l'Eglise nous fait célébrer le mystère de Pâques en s'inspirant de l'Evangile de Luc, si bien que la fête de Pâques rebondit 40 jours après, aujourd'hui, pour insister sur le départ de Jésus ; et elle rebondira encore dans 10 jours pour une deuxième fois avec la fête de la Pentecôte. Mais il s'agit d'une seule et même fête, d'une seule et même célébration, du passage de Jésus de ce monde au Père dans sa mort, sa résurrection, ses apparitions, l'Ascension et le don de l'Esprit.
Donc, c'est dans cette perspective-là qu'il nous faut relire cette page d'Evangile que nous avons aujourd'hui. C'est la dernière page de l'Evangile de Luc, où Jésus doit monter au ciel le soir de Pâques.
Et que remarquons-nous dans cette dernière apparition de Jésus ? C'est vraiment une conclusion remarquable de son Evangile, puisque Jésus, apparaissant à ses disciples et se faisant reconnaître avec difficulté - ils ont du mal à le reconnaître, nous avons eu cet Evangile il y a 15 jours, sans la conclusion qui nous est donnée aujourd'hui -, les quitte aussitôt après pour monter au ciel : mais il s'agit en fait d'une seule et même scène.
Là aussi, Jésus leur dit bien pour commencer que sa résurrection explique toute l'histoire d'Israël : " Il faut que s'accomplisse ce qui était annoncé par l'Ecriture " L'Ecriture, c'est quoi ? C'est la Bible.
Et que nous raconte la Bible ? Le plan de Dieu. Dieu est Celui qui vient rejoindre l'humanité dans son histoire pour lui donner une vie de qualité et la conduire à lui. Ça a commencé avec Abraham, ça a continué avec Moïse, ça a continué avec David, ça a continué avec les prophètes de l'ancien Israël dont l'histoire nous est racontée par la Bible, la foi d'un peuple qui s'exprime dans les Psaumes et les Livres de Sagesse. Dieu accompagne son peuple. Et finalement, au terme de cet accompagnement, il s'est lui-même investi dans notre humanité en envoyant Jésus dans lequel Dieu s'est manifesté comme Dieu totalement, à travers l'humanité de Jésus et les limites de cette humanité. Dieu a parlé le langage des hommes, Dieu s'est manifesté dans les gestes des hommes, d'un homme qui est Jésus, Dieu s'est révélé à nous, à notre niveau pour que nous puissions le reconnaître, que nous puissions entrer dans sa démarche, car Dieu est au-delà de tout et demeure invisible s'il ne se manifeste pas à notre niveau, puisque nous ne parlons pas la même langue. Nous avons donc à recevoir cette éducation de Dieu qu'il a faite à travers l'histoire et qui s'achève en Jésus. Et Jésus, manifestation de Dieu dans l'humanité, s'est révélé à nous par ses paroles, par ses gestes de miséricorde, son engagement, sa fidélité, sa vérité. Quand nous voulons rencontrer Dieu, regardons l'Evangile, voyons comment Jésus se comporte, et nous avons les gestes de Dieu adaptés à notre humanité - et donc susceptibles d'être reproduits et d'être imités.
C'est bien ce que Jésus explique ici : " ce qui est annoncé dans les Ecritures ", c'est-à-dire que Dieu se manifesterait de façon définitive. Les prophètes avaient annoncé que Dieu enverrait son Serviteur, que ce Serviteur - au-delà des difficultés et de la mort qu'il rencontrerait - serait glorifié. C'est bien ce que Jésus rappelle ici : il fallait que s'accomplisse en lui ce qui était annoncé dans l'Ecriture : les souffrances du Serviteur de Dieu, son entrée dans la gloire de Dieu par sa résurrection - même si les textes bibliques ne sont pas aussi précis que Jésus le dit ici, on sent très bien cette suggestion qui se manifeste à travers toute la Bible - la conversion, le changement de cœur proclamé au nom de Dieu qui avait dit par les prophètes Jérémie et Ezéchiel : " Je mettrai ma loi au fond de leur cœur, je mettrai mon obéissance au fond de leur cœur car ils ne sont pas capables d'obéir, ... je leur donnerai un cœur nouveau " ; la conversion proclamée ; le pardon des péchés, c'est la vie nouvelle que Dieu nous donne, un cœur nouveau ; cela serait réalisé et annoncé à toutes les nations dans la mission de ceux qui ont vu Jésus, les témoins de Jésus. Jésus ici apparaît à ses témoins, ses disciples, qui ne comprennent pas encore ce qui s'est passé, ce que veut dire la mission de Jésus. Et Jésus leur dit : " Vous allez être envoyés, mais vous aurez une force qui vous permettra d'être vraiment dignes de votre mission. Demeurez dans la ville jusqu'à ce que vienne l'Esprit. " Et si l'évangéliste Jean fait venir l'Esprit le soir de Pâques, si Matthieu fait venir la présence de l'Esprit - à travers la permanence de la présence du Ressuscité - également lors de la dernière apparition de Jésus, Luc annonce que l'Esprit va venir dans quelques jours, se saisir de ses disciples, et les rendre capables de la mission qui leur est promise.
Mais Luc insiste pour nous dire que, dans cet Evangile, tout s'accomplit avec Jésus : l'Ecriture est accomplie, et Jésus peut disparaître. Si on attend l'Esprit Saint, sa mission va continuer autrement ; la visibilité de Dieu ne se fera plus à travers Jésus monté au ciel, mais à travers chacun et chacune de nous, remplis de l'Esprit Saint, capables d'être l'image de Jésus en ce monde - et cela dure depuis 2000 ans, puisqu'il y a 2 milliards de chrétiens aujourd'hui, qui sont rattachés à Jésus plus ou moins bien consciemment, peut-être - mais qui sont baptisés dans la mort et dans la résurrection de Jésus.
Donc, au terme de cette apparition le soir de Pâques, Jésus disparaît, monte au ciel, et on voit que les apôtres se prosternent devant lui et rendent gloire à Dieu pour toute l'œuvre que Jésus a accomplie.
Dans la 1ère lecture que nous avons entendue, qui nous parle des 40 jours, il y a une insistance pour montrer à quel point sans l'Esprit, la force de Jésus, on est incapables de comprendre ce qui s'est passé dans sa vie, ni de perpétuer son message. Alors que Jésus va monter au ciel, les disciples lui demandent : " Est-ce maintenant que tu vas rétablir le royaume d'Israël ? Est-ce que tu vas devenir le Messie que les juifs attendaient, qui va régner sur toute la terre et qui va rassembler toutes les nations autour de Jérusalem, dans un monde visible, l'histoire visible ? " Et Jésus leur dit : " Attendez que l'Esprit vous soit donné, vous comprendrez. " Et de même, quand Jésus disparaît, on nous dit qu'ils sont là restés à regarder vers le ciel, ils ne se rendent pas compte que quelque chose va changer et que le passage de Jésus de ce monde à Dieu suppose un passage dans la vie de ceux qui le suivent - passage d'une vie simplement humaine à une vie centrée sur Dieu - passer d'une espérance simplement humaine à une espérance qui vient de Dieu.
Et c'est là que nous sommes interpellés par cette fête de l'Ascension aujourd'hui.
Nous sommes tentés de mettre la religion, de mettre notre foi, au service de nos projets, au service de notre réussite humaine. Et même des choses très belles, au service d'un monde plus vrai, de charité et de partage - ce qui est très beau. Mais ce n'est pas suffisant .Jésus n'est pas venu pour installer une société de parfaite unité et fraternité dans le monde d'aujourd'hui. Même si nous, qui sommes ses disciples, devons révéler que la réalité de Dieu suppose qu'on s'aime les uns les autres comme Dieu nous a aimés, et comme Jésus nous a aimés, nous avons à faire des efforts pour imiter Jésus jusqu'au bout. Mais Jésus n'est pas celui qui va nous permettre de réaliser l'humanité absolument réconciliée en ce monde - sinon, il serait très impuissant, parce que depuis 2000 ans qu'il est parti, on aurait pu commencer à avoir un monde beaucoup plus calme, beaucoup plus pacifique, beaucoup plus aimant que le monde d'aujourd'hui qui est aussi divisé et aussi brutal que celui du temps de Jésus. Ce n'est pas la peine d'en faire une description, nous en sommes pénétrés tous les jours par ce que nous en disent les médias : la guerre en Palestine, la guerre en Irak, ce qui se passe en Afghanistan, les difficultés de beaucoup d'hommes qui sont en dessous du niveau de pauvreté, etc… Si Jésus était venu pour établir une société à ce point parfaite, il aurait manifestement raté sa mission.
Donc, qu'est-ce que c'est que notre espérance ? Notre espérance, c'est l'espérance de Dieu sur nous - et non pas notre espérance de nous-mêmes avec Dieu ; c'est accepter que quelqu'un conduise notre vie à sa façon, et nous dise : le sens de votre vie, c'est de me faire confiance, c'est moi qui réaliserai le but de votre vie.
Et la tentation qu'avait les disciples de dire : maintenant que tu es venu, on croit en toi, que tu es ressuscité, eh bien, fais d'Israël la grande nation annoncée par David ! Jésus leur dit : " Attendez l'Esprit Saint. " Et dès le jour de la Pentecôte, nous voyons dans les Actes des Apôtres, ses disciples parler autrement, en disant qu'il n'y a pas d'autre chemin pour aller à Dieu que Jésus mort et ressuscité.
Donc, l'espérance qui est la nôtre, c'est d'aller à Dieu, dès maintenant et pour l'éternité. Comment allons-nous à Dieu dès aujourd'hui, dans notre vie d'hommes et de femmes du 21ème siècle, dans nos familles, dans notre profession, dans nos relations, dans nos engagements quels qu'ils soient, associatifs et autres ? Comment à travers tout cela allons-nous vers Dieu et entrons dans l'espérance que Dieu nous donne ? Non pas l'espérance que nous allons réussir notre vie chrétienne, mais l'espérance que Dieu nous appelle à vivre selon son projet, à savoir que nous avons à nous laisser conduire par lui dans la foi qui doit toujours agir par la charité. Plus on va vers Dieu, plus on aime ses frères. Mais c'est la réussite de Dieu en nous.
Est-ce que notre vie, dans la foi, est la réussite de Dieu en nous ? Est-ce que nous exprimons la qualité de vie que Dieu nous propose pour lui, pour sa gloire, pour révéler qu'il est bon et que nous sommes appelés à vivre la vie de Dieu ? Voilà l'enjeu de cette résurrection de Jésus et de cette Ascension dans le don de l'Esprit - car nous avons l'Esprit Saint, et on ne peut rien faire sans lui. Saint Paul, qui rejoint tous ces textes, dit : " On ne peut pas dire que Jésus est Seigneur sans l'Esprit Saint, on ne peut pas dire que Dieu est Père sans l'Esprit Saint. " On ne peut pas aimer nos frères sans l'Esprit Saint, au cœur de notre vie : " La charité a été mise dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné. " L'Esprit Saint n'est pas un plus, c'est la racine de la vie du Christ ressuscité en nos cœurs.
Si Jésus est Seigneur et qu'il est ressuscité, il habite en nos cœurs par la force de son Esprit, et à partir de là, tout est possible - SI nous nous laissons faire dans la foi qui agit par l'amour.