Un blog qui donne de vivre joyeusement sa foi en Dieu Trinité. Faire connaître, aimer, adorer, louer Dieu en tout tant et en toute circonstance et vivre constamment dans l'action de grâce.
8 Août 2010
Il n’est pas gère facile de parler de fidélité en notre temps où tout concourt à faire croire que la fidélité est un vœu pieux des temps révolus. Il suffit pour s’en convaincre, de se référer aux feuilletons de la télévision. On dirait que notre société a tendance à canoniser le péché commun et à libéraliser le vagabondage. Les publicités contre le sida portent à mettre sur le même plan le port des préservatifs et la fidélité.
Cependant en dépit de toute apparence, notre société a grande estime de la fidélité, même si sur le moment, elle ne sait comment la vivre. Le fait est là que les jeunes gens aussi dépravés qu’ils puissent s’afficher, aspirent toujours à avoir des conjoints sérieux c’est-à-dire des personnes qui tiennent parole. En effet, c’est grâce à celles-ci que la société se construit et se maintient. Celui qui n’est pas fidèle, ne se verra jamais doté de graves responsabilités, car on craindra qu’il confonde la chose publique et son intérêt personnel.
S’il est vrai qu’au cœur de tout être humain, il y a cette aspiration à la fidélité, nous n’avons pas le droit de baisser les bras en disant que la société est pourrie et qu’il n’y a rien à y faire. La fidélité n’est pas une vertu que l’on acquiert une fois pour toutes ; c’est au pris de nombreuses luttes et souffrances qu’on y arrive. Elle n’est gagnée pour personne. Les rites d’initiation dans nos cultures n’ont-elles pas pour but de former l’homme à l’endurance. Par ailleurs, les critiques portées à l’endroit des âmes consacrées ne visent-elles pas à les inviter à tenir leur engagement ? Si l’on s’acharne à parler de la défaillance de prêtres ou de religieux, c’est parce que le phénomène sort de l’ordinaire. Et par voie de conséquence, on croit d’une certaine façon, que tous ne se comportent pas ainsi. Quelle presse en effet, rapporterait sans se ridiculiser, le fait ordinaire de voir des hommes parler ou se nourrir ?
En même temps qu’elle semble banalisée, la vertu de fidélité est tenue en haute estime. C’est pourquoi il bon de promouvoir le courage des hommes et des femmes qui tienne dans la société, en dépit de leurs faiblesses et de leurs limites, leur mission prophétique. Par leurs vies simples et soutenues, ils délivrent à tous ce message divin que le cœur de l’homme est sas repos jusqu’à ce qu’il repose en Dieu son Créateur.
Ce livret que vous avez entre les mains ne veut point épiloguer sur le thème de la fidélité ; mais il prétend aider tous ceux-là qui voudraient vive cette vertu sans savoir comment. Il voudrait donner raison à ce philosophe croyant du XVIIe siècle : « l’homme n’est ni ange ni bête… ». L’homme véritable est celui qui sait tenir les deux dimensions de l’existence : l’horizontal et le vertical. Malgré toute sa bonne volonté, l’être humain n’est pas capable de grande chose sans la grâce de Dieu. Par ailleurs, la foi en la grâce ne dispense point de la prudence et de l’attention.
L’abbé Benoît Yélinhan HOUNTON, séminariste en dernière année de formation au grand séminaire, se propose d’aider ses confrères à bien tenir leur place dans la société. Et pour ce faire, il ne s’enveloppe pas de grandes théories ; il part du concret de la vie pour parler à l’autre. Sans orgueil et sans témérité, on sent qu’il porte en lui le souci de communiquer à son prochain, l’expérience qui le porte à aller toujours plus loin dans sa vocation. Son livret est essentiellement une sorte de recettes accumulées au cours d e sa formation en vue de la réponse donner à sa propre vocation.
Ne voulant pas donner de leçon à personne, l’auteur a choisi un genre littéraire très simple avec un style familier. Il s’agit de deux ais ayant le même idéal et dont l’un se prêtre volontiers aux conseils de l’autre, « pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes »
Je souhaite vivement que ce livret soit le livre de chevet de chacun et le compagnon fidèle ; afin qu’au-delà des vicissitudes de la vie, nous ne perdions jamais le chemin que le Seigneur nous trace pour sortir des méandres de notre monde. Ce livret est inachevé à dessein afin que chacun des lecteurs puisse apporter sa petite pierre à l’édification de la tour où le Seigneur nous attend tous pour nous préparer la table des noces éternelles.
+ Clet FELIHO, Evêque de Kandi.
La fidélité ne semble occuper qu'une place modeste dans les morales actuelles. Et pourtant son absence ou son inexistence dans les groupes et communautés humains génère des situations conflictuelles dramatiques. Ordinairement quand on parle de fidélité on voit premièrement la fidélité conjugale c’est-à-dire cette fidélité que l’époux et l’épouse doivent entretenir entre eux vis-à-vis de leur engagement matrimonial. Il n'est plus guère qu'un seul domaine où la question de la fidélité demeure parlante : la vie du couple ; parler de la fidélité, c'est parler de l'expérience conjugale, c'est se demander si un homme et une femme peuvent projeter et vivre un lien définitif. Or la fidélité déborde ce cadre et s’étend à toute l’existence humaine. Et comme Dieu a fait alliance avec l’homme, nous pouvons parler aussi de fidélité au niveau de Dieu. Ainsi nous aurons à montrer que la fidélité se déploie sur deux dimensions essentielles qui donnent lieu à deux sortes de fidélité : la fidélité de Dieu et la fidélité de l’homme qui est une réponse à celle de Dieu. Qu’est-ce donc la fidélité ?
La fidélité est avant tout un engagement auquel l’on doit répondre. C’est un choix qui suppose notre consentement et requiert notre disponibilité à y correspondre. C’est l’engagement qui découle d’une parole donnée, d’un consentement prononcé. Ce n’est pas l’engagement en lui-même, mais l’effort constant à répondre à l’engagement. Pour exprimer cette réalité, il existe une multiplicité de concepts qui nous permettent de saisir le contenu complexe de ce mot. Il s’agit des concepts comme constance, persévérance, observance …
Etre fidèle en effet, c'est s'attacher inconditionnellement au bien défini et choisi par l’engagement, persévérer jusqu'au bout, quelles que puissent être les difficultés rencontrées. C'est vaincre, en particulier, cet obstacle — le plus redoutable de tous —, qu'est l'usure engendrée par la continuité, le relâchement que la durée, peu à peu, introduit insidieusement dans la volonté. C'est respecter scrupuleusement les promesses, les engagements, les obligations auxquels on est soumis. C'est admettre le droit de regard du groupe social, la validité des normes et des règles auxquelles il se réfère ; c'est les faire siennes, les intérioriser si bien qu'on ne saurait les bafouer sans être envahi par la honte. C'est enfin relier sa propre existence à des réalités essentielles qui apparaissent comme la source de l'humanité, à l'égard desquelles on est toujours en dette et dont il est impossible de s'affranchir pour vivre à sa guise sans déchoir dans la barbarie : Dieu, la patrie et les parents. Ainsi la fidélité est à la fois l’attachement au bien, la constance et la persévérance dans le bien, l’observance de la parole donnée, l’authenticité de vie et la conformité aux normes sociales et l’adhésion à une valeur, à une réalité transcendante.
En toute fidélité, il y a une référence au passé. Car elle est une actualisation de l’engagement pris dans le passé et un dépassement du passé qu’elle assume dans le présent. Elle est l’expression de la réalisation toujours actuelle de la parole donnée dans le passé. Elle est donc une disposition dynamique qui n’est pas acquise une fois pour toute. Elle intervient en tout domaine, imprime sa marque en toute décision et en toute activité. Elle invite à modeler le présent sur le passé. Si grande que soit la valeur qu'elle accorde au passé, la fidélité n'est pas un conformisme passif : le passé n'est pas un modèle qu'on puisse reproduire paresseusement ; il faut le faire durer, lui donner et redonner vie, assurer son triomphe sur la déchéance du temps et sur la déraison d'une spontanéité qui voudrait se poser en oubliant ses racines ; la fidélité se rapporte au passé, mais c'est pour le dépasser : non pas le renier, mais le rendre présent, lui donner un avenir. C’est en ce sens que l’Ecriture sainte nous parle de la fidélité presque toujours en rapport avec l’alliance que Dieu a conclue avec son peuple.
Nous trouvons en effet, dans l’Ancien Testament, deux termes hébreux émet et hèsèd qui nous donnent la signification, la définition du mot « fidélité ». L’expression Emet exprime le plus souvent la fidélité en traduisant l'idée de solidité (Jr., 22, 23 et 25), de stabilité (Is., 11, 38), et, par suite de vérité-authenticité (Dn., 20, 6), de fidélité à toute épreuve. Le mot hèsèd, d'une racine qui exprime la force, relève aussi partiellement du vocabulaire de la fidélité en désignant un ensemble d'attitudes « fait de respect, de bienveillance, de générosité et de fidélité » à partir d'un lien qui unit des êtres. c'est au hèsèd que « tout membre de l'Alliance peut faire appel lorsqu’il veut voir celle-ci maintenue et confirmée » ; et, comme l'initiateur de l'alliance ne peut abandonner son peuple, « la plupart des images par lesquelles l'Ancien Testament illustre la réalité de l'Alliance mettent en lumière l'aspect de fermeté et de fidélité contenues dans le terme de hèsèd, aussi bien celle du père et du fils, celle du berger et du troupeau que celle de l'union conjugale ». Ainsi les termes hèsèd et émet n'expriment pas des notions abstraites ni, directement du moins, des sentiments ; l'un et l'autre traduisent une conduite, un agir. Le mot hèsèd est le plus souvent associé au verbe faire, et émet est une fidélité marquée dans les faits. Le sens de ces deux termes dans la Bible, nous permet de noter que la fidélité de Dieu appelle celle de l’homme. Mais qu’entend-on par fidélité de Dieu ? Comment se manifeste-t-elle ?
La fidélité de Dieu est éternelle et immuable. Dieu est toujours fidèle et ne peut se renier lui-même. C’est ce qu’exprime l’écriture Sainte par ces mots « C'est par amour pour vous et pour garder le serment juré à vos pères que Yahvé vous a fait sortir (d'Egypte)... Tu sauras donc que Yahvé ton Dieu est le vrai Dieu, le Dieu fidèle qui garde son alliance et son amour pour mille générations à ceux qui l'aiment et gardent ses commandements... » (Dt., 7, 8-9). « Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils,» (1 Co, 1. 9).
Dieu est fidèle en ce sens qu'« il réalise toujours ses promesses et que sa parole reçoit toujours son accomplissement ». La fidélité de Dieu se traduit par « la solidité des oeuvres qu’il s'engage à accomplir » : d'où son lien avec l'image du Rocher ou les notions de rectitude, de perfection (Dt., 19, 8 ; 26, 1), et la place que tient la parole dans la présentation de la fidélité. La fidélité divine se situe dans un univers interpersonnel. Qu'il s'agisse de la fidélité de Dieu envers son peuple, ou envers les personnes de ce peuple, cet aspect est important à percevoir, car « on ne peut être fidèle qu’à celui qui a manifesté le mouvement de son propre cœur à votre égard », et il ne faut pas oublier, sous peine de chosifier la foi, que lorsque la Bible dit Dieu fidèle à ses promesses ou à son alliance, il s'agit des promesses faites à son peuple ou de l'alliance faite avec son peuple par Celui qui lui a manifesté son visage. La fidélité de Dieu est connue, à travers l'action divine, dans l'expérience spirituelle vivante du peuple que Dieu s'est choisi, l'assemblée d'Israël, l'assemblée des chrétiens.
Dans le déroulement de l'histoire, la fidélité de Dieu se présente comme la valeur sûre, sur laquelle on peut toujours miser à fond. Israël, qui a fait l'expérience du Dieu Sauveur et a reconnu sa Seigneurie sur toute la création, prend la fermeté de l'alliance de Dieu avec l'univers comme symbole de sa fidélité à l'alliance (Jr., 33, 20-26 ; ps., 89, 37-38) ; le psalmiste est même plus sûr de la parole de Yahvé que du lever de l'aurore (ps., 130, 6) ; pour la foi des chrétiens, rien de créé ne peut les séparer de l'amour que Dieu leur porte et dont il a manifesté la fidélité en Jésus-Christ (Rm., 8, 38-39). Cette fidélité, Israël l'a éprouvée dans le quotidien de son histoire : « II se chargea d'eux et les porta, tous les jours du passé » (Is., 63, 9 ; cf. ps.,68, 20). Résistant à l'usure du temps, elle est plus forte que la faiblesse et les péchés du peuple : selon la théologie des prophètes, les jugements de Dieu envers son peuple infidèle sont des démonstrations de sa fidélité envers ce peuple pour qu'il redevienne fidèle, et il n'existe aucune « déclaration par laquelle Dieu se serait séparé d'Israël » ; « Jamais, tout au long de son histoire, Israël ne s'est séparé plus profondément de l'événement salutaire qui se produisait en son sein que lorsqu'il répondit « non » à Jésus-Christ.
Jésus est, dans le temps de l'histoire, la manifestation suprême de la fidélité de Dieu. Jésus-Christ nous donne la révélation suprême de la fidélité de Dieu : il la manifeste, la réalise, il vit la fidélité comme notre chef de file et rend possible la nôtre, il mènera à son terme la promesse. Jésus n'est pas simple révélation de la fidélité de Dieu : par la rédemption, il la réalise. C'est par lui que Dieu exerce sa fidélité en nous sauvant du péché et en nous faisant vivre dans l'Esprit en son Fils (Rm 5-8 ; 1 Jn 1, 9 ; etc.). Tous les écrits du N. T. proclament, de façon diverse, comment Jésus a accompli les Ecritures. Paul n'hésite pas à affirmer : « Toutes les promesses de Dieu ont leur oui en lui » (2 Co., 1, 20). Il est celui en qui Dieu manifeste sa fidélité à ses promesses et celui qui réalise et reconnaît par toute sa geste salvifique la vérité de ces promesses. Jésus qui a manifesté la fidélité de Dieu et l'exerce comme Seigneur en envoyant l'Esprit, est encore Celui qui mènera à son terme la promesse jusqu'au jour où il remettra le Royaume à son Père (1 Co., 15, 24).
La fidélité de Dieu appelle la fidélité de l'homme. L’Ecriture Sainte est là pour nous en témoigner. Car nous y trouvons comment le Dieu fidèle appelle l'homme, personnellement et en peuple, à la fidélité, qu'il s'agisse de suivre les voies de l'amour divin qui sont les commandements de l'Alliance ou celles du commandement nouveau (Jn., 13, 34 s). Cette fidélité est celle de la foi, d'une foi qui prend toute la vie, au Dieu qui s'est révélé fidèle en Jésus-Christ, ou, si l'on préfère, elle est un aspect essentiel de la foi, engagement de toute la personne envers le Dieu de l'Alliance. L’apôtre des gentils comme st Matthieu, nous exprime combien cet appel de Dieu se veut concret dans le vécu quotidien : fidélité de la foi vécue (2 Tm., 4, 7), fidélité à la parole (2Co., 12, 42), fidélité au service de la parole dans la communauté (Tt., 1, 9), fidélité à mettre en valeur les talents reçus (Mt, 25, 21.23), cette fidélité englobe la totalité de la vie (cf. Rm., 12, 1). Cet appel à la fidélité de l'homme est encore plus exigeant dans le N.T. (loi nouvelle dans le Sermon sur la montagne ; parole de Jésus sur l'indissolubilité du mariage, quel que soit le sens de l'incise, [Mt., 19, 9]; commandement nouveau dont la règle vivante est le Christ qui a aimé jusqu'à donner sa vie), mais cet appel se fait dans le cadre de l'alliance nouvelle et définitive et celui de la révélation de Dieu qui rend possible la fidélité par le don de l'Esprit.
La fidélité de l'homme est en effet fidélité au Dieu personnel qui s'est fait connaître sous l'ancienne alliance, et qui, surtout, après avoir parlé par les prophètes, a parlé par son Fils (He., 1, 2). Cet aspect personnel de la fidélité se manifeste encore en ce sens qu'elle est vécue par chacun mais dans la communion de l'assemblée (aide mutuelle à la fidélité : He. 10, 24-25). Il se manifeste aussi, avec l'approfondissement du commandement d'amour, dans l'union indissociable de la fidélité à Dieu et de la fidélité à l'amour des hommes qui sont l'objet de la fidélité divine : la fidélité se vit dans l'union infrangible de l'amour de Dieu et des hommes qu'il aime.
Communion au mystère du Christ crucifié, elle est à renouveler chaque jour : si l'on ne peut manquer de s'interroger sur la fidélité quand un amour est réellement mort, il est premier de prendre conscience que l'amour périra certainement s'il ne se vit et ne se renouvelle chaque jour. L'insertion de la fidélité dans le vécu de l'histoire, son ouverture vers la plénitude d'accomplissement de la Promesse demandent qu'elle comporte toujours un coefficient de créativité afin qu'elle soit vraie, demeure vivante et reste profondément elle-même ; il importe de le comprendre, dans l'effort de renouveau de l'Eglise, pour voir que certains changements qui coûtent à notre tranquillité et à nos habitudes, sans pour cela trahir le propos de Dieu, sont en réalité une plus grande fidélité que la répétition de certains gestes valables en leur temps, mais aujourd'hui dépassés.
Cette fidélité à laquelle Dieu nous appelle ne va pas sans le détachement pour suivre le Christ crucifié (Lc. 14, 27), la permanence dans l'épreuve et dans la tentation (1 Co, 13), la persécution (2 Th., 1, 4), voire le martyre (Ap., 2, 10) : aussi est-elle liée à la constance (2 Th., 1, 4) et a-t-elle pour guide le Christ qui a suivi la voie de la Croix (Hé., 12, 2-4). Et celui qui n’accepte cette dimension de sacrifice et d’abnégation qu’exige la fidélité ne pourra guère être et demeurer fidèle. C’est ce que nous nous efforcerons de montrer dans la suite. Mais il est à noter que dans l’effort de fidélité, il faut, bien sûr une conscience de l’engagement pris, une volonté de vouloir y demeurer fidèle dans une attitude de renoncement à toute tendance contraire.
Toutefois, nous devons savoir que l’effort de l’homme seul ne suffirait pas ; c’est pourquoi il faut aussi compter sur la grâce de fidélité accordée par Dieu à tous ceux qui manifestent cette volonté de fidélité. C’est dire que dans la pratique du renoncement dans la fidélité, il faut compter sur la présence et l’œuvre de l’Esprit Saint que le Seigneur accorde toujours à ceux qui les lui demandent. Dans la suite, nous aurons à beaucoup insister sur l’effort de l’homme à demeurer fidèle en sous-entendant cette œuvre irremplaçable de l’Esprit Saint et partant de la Sainte Trinité, car, comme le dit le Christ, « sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5), sans cette présence divine en nous, nous trouverons qu’il est difficile voire impossible de demeurer fidèle à notre vocation, à notre mission, à notre engagement. Que le Seigneur nous en garde et nous donne toujours de croire que nous pouvons et devons vivre dans la fidélité, en prenant les moyens qui s’imposent.
Enfant de Dieu, tu constates que de plus en plus le respect de la parole donnée, la fidélité à un engagement consenti n’est plus honoré convenablement. Le baptisé ne tient plus en estime ses engagements baptismaux, le religieux ne vit plus fidèlement ses vœux ; les époux se trompent mutuellement ; le prêtre vit en contradiction avec les exigences de sa vocation… Des exemples en ces domaines et dans beaucoup d’autres circonstances ou états de vie abondent et étonnent. Tu te dis : si d’éminentes personnes n’arrivent pas à être fidèles, qu’en sera-t-il de moi ? Tu cherches à savoir ce que tu dois faire pour ne pas répéter les mêmes erreurs que tu déplores.
Eh bien ! écoute et examine bien : tu constateras qu’à l’origine de ces égarements, de ces infidélités, existent un attachement excessif à des intérêts personnels, à l’amour-propre, au plaisir, à la volonté de domination, à la convoitise, à la richesse… On s’attache plus qu’il n’en faut aux réalités terrestres, aux biens passagers, au détriment des biens et réalités spirituels, surnaturels qui sont indispensables pour une authentique vie d’enfant de Dieu reposant sur la vérité, la conformité aux normes. C’est pour cela que Jésus avertissait ses disciples et t’avertit que si quelqu’un aspire à le suivre, il doit renoncer à lui-même, donc à tout ce qui est objet de son attachement : «Si quelqu’un veut venir après moi qu’il se renonce lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive » (Mt. 16,24) et «si quelqu’un vient à moi et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple.»(Mc.14,26). Et encore, au jeune homme riche qui lui demandait ce qu’il devait faire pour avoir la vie éternelle, Jésus dit : «si tu veux être parfait, va vendre tout ce que tu possèdes et donne l’argent aux pauvres, alors tu auras des richesses dans les cieux ; puis viens et suis moi ». (Mt. 19,21)
À travers ces paroles de Jésus lui-même, tu te convaincs de la nécessité du renoncement pour vivre fidèlement en enfant de Dieu, pour respecter ton engagement. Cependant tu te demandes comment cela est encore possible de nos jours, comment tu peux le pratiquer comme Jésus le veut. Evidemment, tu ne peux l’opérer effectivement si ses fondements ne sont pas posés et si les conditions nécessaires ne sont pas remplis. Ces fondements et conditions sont des dispositions naturelles comme surnaturelles qui, prodiguées par Dieu selon son dessein bienveillant, exigent entretiens et soins convenables pour sa croissance et son efficacité. Quels sont-ils ? En quoi consistent-ils ? Eh bien avant de découvrir, de savoir comment tu peux et dois vivre le renoncement effectif, il te sera présenté dans la première partie les fondements, puis dans une seconde partie les conditions.
Les fondements du renoncement sont des dispositions surnaturelles comme naturelles que Dieu te permet de mettre en place avec sa grâce, favorisant non seulement la pratique du renoncement, mais aussi l’organisation de toute ta vie en vue du Royaume des cieux. Ce sont des vertus, c’est-à-dire des «dispositions stables acquises par répétitions à poser des opérations bonnes, facilement, agréablement et sans erreur ». Tu ne peux donc réaliser facilement et sans erreur le renoncement, si tu n’es pas soutenu par les vertus théologales, si tu n’es pas humble et disposé à vivre pleinement les conseils évangéliques ; tu découvriras dans les lignes suivantes en quoi consiste les fondements à ces trois niveaux : vertus théologales, humilité avec ses corollaires et conseils évangéliques.
«La vertu théologale est en relation avec Dieu de trois manières : d’abord elle a Dieu pour objet et (fin), car elle y ordonne. Ensuite elle a Dieu pour source (cause efficiente), car elle est infusée par Dieu. C’est lui enfin qui révèle son existence dans la Sainte Écriture. Au total les vertus théologales sont des vertus surnaturelles infusées par Dieu dont le but est de nous unir à Dieu en sa vie intime comme à notre bonheur ». Voilà qui te dit ce que sont les vertus théologales : la foi, l’espérance et l’amour. Mais pour mieux en vivre, tu as besoin de connaître en quoi consiste chacune d’elle.
La foi est avant tout une lumière surnaturelle, «lumière divine » comme le dit saint Thomas, que Dieu te donne pour secourir la faiblesse de ton intelligence, de ta raison. Elle est une lumière que Dieu te prodigue afin que tu vois au delà de ce que t’offrent tes sens et ta raison. C’est grâce à cette lumière que tu peux percevoir le sens de ta vocation qui est un mystère et ce que Dieu veut de toi. La lumière de la foi est indispensable pour un vrai discernement. Elle éclaire le mystère, ce qui te paraît obscur, confus et t’en donne une vision claire et nette. Elle te découvre la vérité de toute chose et procure une connaissance authentique de tout, connaissance qui dépasse toute connaissance sensible ou intellectuelle. En ce sens tu peux retenir que la foi est aussi la connaissance vraie du mystère, du réel. Elle est connaissance du mystère de Dieu et de «l’être étonnant » que tu es ; une connaissance qui te garantit de toute erreur, de tout faux pas. Tu ne peux donc pas vivre fidèlement le renoncement sans une telle connaissance, car on n’obéit pleinement à une loi, que quand on le comprend clairement. Ainsi à la lumière de la foi, tu bénéficies d’une connaissance exacte de ce que te demande Dieu à travers ce précepte de renoncement, tu en découvres le bien fondé, la portée et comment tu dois en vivre. Cette connaissance produite, génère en toi une certitude et une confiance que ne peuvent te donner tes sens et ta raison. D’où la foi est aussi certitude et confiance.
La foi est la conviction, la certitude de l’existence de Dieu Trinité, de son amour miséricordieux, de son dessein bienveillant qui ne te donne que ce qui est bien pour toi. Tu peux découvrir que Dieu existe, qu’il te demande ceci ou cela et douter de la véracité de cette découverte. D’où la nécessité d’une aide surnaturelle, divine, qui accompagne, soutient la connaissance de foi. C’est cela la grâce de la foi que l’on reçoit déjà au baptême. Une fois convaincu et assuré de l’authenticité de ta découverte, tu peux alors résister à toutes les contradictions décourageantes que te suggère l’ennemi, pour susciter en toi le doute, t’en défier et te la ravir, parce que voyant dans cette découverte une menace pour lui. Il en va de même pour la pratique du renoncement. Si tu n’es pas sûr aussi de l’existence de Dieu et de son dessein bienveillant qui t’ordonne de tout abandonner pour te consacrer à lui, tu auras tôt fait de trouver que ce qu’il te demande est une comédie et qu’il veut t’empêcher de jouir des biens terrestres. Or cette certitude t’aurait montré que c’est pour ton salut, ton bonheur éternel qu’il le réclame de toi. Une fois ceci compris, tu pourras alors sans inquiétude, sans hésitation laisser tout pour suivre le Christ. Ce qui suppose une confiance solide que Dieu lui-même te donne avec la foi. En effet la foi est encore confiance en Dieu, en sa Parole, en ses promesses, en sa toute puissance. Cette confiance t’affranchit de toute peur, de toute inquiétude pour ce que tu abandonnes pour le Christ. Cette confiance a fait défaut au jeune homme riche à qui Jésus a demandé de vendre tout pour le suivre afin d’obtenir la vie éternelle. C’est pour cela qu’il s’en alla tout triste. Si donc en entreprenant le renoncement, tu sens quelque peur, quelque inquiétude –ce qui est un handicap pour sa réussite – convaincs-toi de la faiblesse de ta foi et demande au Seigneur son affermissement. Car une foi faible, instable ne peut assurer l’adhésion et le témoignage de la foi.
La foi est enfin une adhésion personnelle à la vérité, à Dieu et un témoignage authentique de vie pour Dieu. Car «la foi sans les œuvres est une foi morte » (Jc 2,26). Or la foi ne pourrait donner ses œuvres sans une adhésion personnelle à la vérité. Tu ne peux réaliser convenablement le renoncement, qui est un acte de foi, si cette adhésion n’est pas effective. Mais qu’est-ce cette adhésion, si ce n’est un attachement profond à Dieu comme ton seul appui. S’attacher à Dieu, c’est accepter que c’est lui qui est l’unique Dieu de ta vie et ne se réfugier qu’en lui ; c’est le mettre au centre de ta vie au point que tout le reste soit ordonné à lui. Il s’agit donc de ne rien préférer à lui, de ne pas donner priorité dans ta vie à des valeurs inférieurs, l’argent par exemple. Voilà la foi qui conduit aux témoignages vivants. Considère la vie des martyrs ; tu te rendras vite compte de cette adhésion qui préfère la mort à la trahison. Toi aussi tu as besoin d’une telle foi, sans laquelle ton effort de renoncement ne serait qu’illusion et vanité.
De tout ce qui précède, tu as compris que la foi est une lumière surnaturelle, divine qui te permet de connaître Dieu et son dessein bienveillant avec de nouveaux yeux, «occulata fides », des yeux de foi qui voient plus que la perception des sens. Elle te procure une connaissance sûre, même de ce que tu ne vois pas, laquelle connaissance génère en toi une confiance inébranlable et une adhésion profonde à Dieu. Cette adhésion te conduit à un témoignage de vie, indispensable pour l’authenticité de la foi. Ce témoignage est l’imitation de Jésus qui n’a jamais déplu à son Père. Voilà ce qu’est la foi que le Seigneur te donne en germe et qui a besoin de ton entretien pour croître et porter tout son fruit. Si tu es vraiment décidé à ne pas manquer à la fidélité, alors cultive ta foi, par l’écoute, la lecture de la Parole de Dieu, la lecture des écrits spirituels ou religieux et veille sur tes conversations en rejetant tout entretien inutile, dangereux pour ta foi.
Pour mieux saisir tout ce que tu as découvert jusqu’ici et la portée de la foi comme fondement pour le renoncement, contemple deux figures de l’histoire sainte : Abraham, «modèle de l’obéissance de la foi », père de tous les croyants, et la Vierge Marie son accomplissement parfait. A l’appel, l’invitation du Seigneur, Abraham quitte sa terre, sa famille vers un pays inconnu. A la demande du Seigneur de lui sacrifier son unique fils, il s’est résolu sans hésitation. C’est grâce à sa foi qu’il parvint à cette extrémité. Avis donc à toi qui as peur de perdre quelque bonheur passager et hésite de déclencher la pratique du renoncement. Médite donc l’exemple d’Abraham et efforce-toi de l’imiter. De même Marie, la Vierge qui a voulu consacrer sa virginité à Dieu, se trouve être élue, choisie pour être la mère du Sauveur. Mais, convaincue que rien n’est impossible à Dieu, elle prononce son fiat. C’est alors que Dieu lui garantit sa virginité tout en la rendant mère. Mystère insondable de Dieu. Toi aussi, crois à la puissance et à la bonté de Dieu et ne crains pas de céder, d’abandonner tes biens précieux pour le Seigneur. Mais, tu t’en doutes, avec ta faiblesse, tu ne pourrais parvenir à cette extrémité, si ce n’est dans l’espérance d’un bien plus grand. Qu’est-ce donc que l’espérance ?
L’espérance est une force que Dieu te donne pour secourir la faiblesse de ta volonté ordonnée à une fin. Elle est un mouvement de la volonté, «mouvement d’intention qui tend vers cette fin comme quelque chose de possible à obtenir ; or, c’est le propre de l’espoir que de tendre vers un bien futur ardu mais accessible. Aussi le principe est-il la vertu d’espérance ». L’espérance est alors le désir, l’attente d’un «bien futur ardu mais accessible », le bien que Dieu te promet puis une tension vers ce bien.
Effectivement pour te rendre aisée la pratique du renoncement, Dieu te fait prendre conscience de ses promesses et te les fait désirer. Et ce désir t’élève au-dessus de quelque bonheur, plaisir passager et éphémère et te donne une vraie appréciation du véritable bien auquel il te destine. Et ce bien, ce bonheur authentique réside ordinairement dans les fruits de l’Esprit Saint : la joie, la paix… Or, comme aucun bien terrestre ne peut te procurer ce bonheur, le désir de l’espérance te porte vers les biens spirituels et surnaturels et par conséquent vers leur auteur, Dieu lui-même, la vraie source du bonheur. Et pour réaliser ce grand désir que tu portes, Dieu te fait une grande promesse à laquelle est ordonné tout le reste : l’avènement de Jésus. Alors ton espérance devient une attente.
L’espérance est en effet, l’attente de ce bien suprême, la venue de Jésus Christ, «le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14,6). Certes, le Christ est déjà venu et par son incarnation-rédemption il t’a ouvert le chemin de la délivrance et du salut, à toi comme à tout le genre humain. Et il a détruit et vaincu la souffrance et la mort qui sont cause et source de ton malheur. Mais, encore faut-il qu’il vienne particulièrement en ton cœur, en toi pour que tu puisses vraiment bénéficier des fruits de ce geste d’amour qu’il a posé dans l’histoire. Et pour que ton cœur lui soit ouvert et l’accueille, il est nécessaire que tu sois dans son attente afin de reconnaître et de discerner sa présence. Mais cette venue circonstancielle n’est que l’image, la figure de sa venue glorieuse qu’elle prépare. Donc avant d’être attente de la venue glorieuse de Jésus, ton espérance est l’attente de la manifestation de l’amour de Dieu, de l’établissement de son règne en toi et autour de toi. Et comme te le suggère St Paul, cette attente doit être confiante et persévérante : «Espérer ce qu’on ne voit pas, c’est l’attendre avec persévérance » (Rm. 8,25). Une telle attente ne peut être donc passive. D’où l’espérance est aussi une tension vers le but.
L’espérance est en effet une tension de tout ton être, de toute ton existence vers le Bien. Espérer quelque chose, c’est exister tendu vers cette chose ; or ton espérance a pour objet Dieu, les biens surnaturels et spirituels auxquels sont subordonnés les biens terrestres comme leur source, leur cause. Et toute quête de bonheur, de bien ou de plaisir terrestre s’inscrit dans ce dynamisme. Cette tension mobilise donc tout ton être et le met à l’œuvre dans la juste proportion. Tout ce que tu fais, tout ce que tu entreprends s’ordonne à cette noble fin. Alors tout ce qui se révèle comme obstacle à l’obtention de cette fin est facilement écarté et rejeté. C’est donc dans cette disposition, sur ce fond que tu peux établir, réaliser ton effort de renoncement et être sûr de tenir jusqu’au bout. Et c’est dans cette perspective que tu trouves vraiment la force nécessaire pour opérer les sacrifices requis qui te paraissent difficiles ou impossibles. Car les promesses du Seigneur ne peuvent se réaliser, en ce qui te concerne directement sans toi. Et tes efforts de tension vers ces promesses sont la participation, la collaboration qu’il attend de toi. Comment peux-tu vouloir la paix du cœur et l’obtenir sans être «artisan de paix ». Ce sont tes efforts que le Seigneur bénit et transforme en authentique source de joie, de bonheur. Et l’attitude qui guide cette tension est celle de s’appuyer sur Dieu, de ne compter avant tout que sur lui, sur sa providence. Il s’agit donc de faire ton devoir et de laisser le Seigneur en disposer comme il veut ; de chercher «d’abord le royaume et la justice de Dieu, et d’attendre «tout le reste » qui sera donné par surcroît (Mt 6,33). Tu ne peux donc bénéficier des fruits de ton espérance sans cette tension. Tu ne peux réaliser le renoncement sans vivre dans l’espérance qui te procure plus que tu n’abandonnes.
De ce qui précède, tu as retenu que l’espérance est un désir de l’établissement du règne de Dieu, règne de justice et de paix, une attente de la promesse divine et une tension vers la réalisation de cette promesse. Une telle disposition te prépare donc à laisser sans scrupule tout ce qui est étranger à ta vocation et que Jésus t’indique dans l’Evangile : tes richesses, ton amour-propre… ainsi l’espérance fonde et garantit le succès de ta vocation, ta fidélité à l’appel divin. Contemple ici encore la figure d’Abraham qui «espérant contre toute espérance » s’est conformé en tout à la volonté divine. Sois donc convaincu que «l’espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5) et ne crains pas d’entreprendre ce que te demande le Seigneur pour être son fidèle et bon serviteur. Et bien évidemment, tu ne peux atteindre un tel sommet, si ton amour pour le Seigneur ne surpasse tout autre amour, l’amour des créatures.
L’amour est une disposition, une force que le Seigneur te donne, à toi créature, de t’unir à lui, car l’amour «est toujours une union de l’amant avec le terme aimé. C’est Dieu lui-même qui t’ordonne (lui qui ne commande rien à l’homme qui soit au- delà de ses forces [1Co 10,13]), de l’aimer de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit et d’aimer ton prochain comme toi-même » (cf. Mc 12,30-31). Comprendre et vivre cette loi d’amour te serait d’une grande utilité pour ta fidélité dans l’exercice de ta vocation. Qu’est-ce donc qu’aimer Dieu ?
Tu aimes Dieu en donnant une réponse favorable à son amour. Car c’est lui qui, le premier t’a aimé (Cf.. 1Jn. 4,19). Il t’a créé et veille sur ta croissance par amour. C’est par amour, qu’il t’a donné «la vie, le mouvement et l’être» (Ac. 17,28). Et pour te témoigner par surcroît son amour envers toi, il a envoyé son Fils te sauver de la servitude du péché et de la mort éternelle. Voilà ce que saint Jean t’apprend en ces termes : «L’amour consiste en ceci : non pas en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et envoyé son Fils pour que, grâce à son sacrifice, nos péchés soient pardonnés » (1Jn. 4,10).
Aimer Dieu, c’est lui reconnaître son amour pour toi et y répondre convenablement. Il s’agit d’y consentir et de le partager en acceptant ses exigences. Et ces exigences t’amènent à la pratique du renoncement. Car ton amour pour lui consistera à ne rien préférer à lui. Il devient donc le tout de ta vie qui te manquerait si quelque autre affection te le ravit. Tu deviens sa propriété sur laquelle il veille jalousement, car au nom de l’amour, tu t’es donné à lui. Tu lui appartiens comme lui-même t’appartient car étant l’Amour même, il s’est donné à toi. Aimer Dieu, c’est donc demeurer en lui, lui appartenir. N’est-ce pas ce que Saint Jean te révèle en ces mots : « Dieu est Amour ; qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1Jn 4,16).
Demeurer en Dieu et laisser Dieu demeurer en toi, voilà ce que c’est qu’aimer Dieu. Mais cela ne te dispense pas du respect, de l’hommage que tu dois rendre à Dieu. Car aimer Dieu, c’est l’adorer, lui ton unique Dieu, respecter son nom et sanctifier son jour comme l’insinue le Décalogue. C’est pour cela que saint Jean t’apprend que «l’amour consiste à vivre selon les commandements de Dieu » (2 Jn. 1 ,6), à garder et à suivre la parole de Dieu. Jésus- Christ, le fils du Dieu vivant te le signifie clairement en ces termes : «Celui qui m’aime (en tant qu’Homme-Dieu) obéira à ce que je dis. Mon Père l’aimera, et mon Père et moi viendrons à lui et nous habiterons chez lui. Celui qui ne m’aime pas n’obéit pas à mes paroles. Ce que vous m’entendez dire n’est pas de moi mais vient de mon Père qui m’a envoyé » (Jn 14,23-24).
Voilà qui t’enseigne clairement qu’aimer Dieu, c’est l’adorer, lui rendre hommage, garder et suivre son infaillible volonté. C’est tendre à être parfait comme Dieu est parfait et saint. Aimer Dieu, c’est donc réaliser sa sainteté en lui donnant ta faiblesse pour qu’il la purifie, et en recevant de lui sa grâce pour mieux vivre. Cette dimension d’échange est caractéristique d’un amour parfait qui exclut la crainte, la peur. Car «il n’y a pas de crainte dans l’amour ». Ton amour pour Dieu ne te ferme pas aux autres créatures même si tu ne dois rien préférer à lui ; il est ouverture à tes voisins en qui Dieu habite pleinement. Il te porte vers tes frères car aimer Dieu, c’est aussi aimer ses frères.
Effectivement l’homme est créé à l’image de Dieu et chaque être humain porte la marque de Dieu. Dieu habite en lui. C’est pour cela que tu dois aussi aimer Dieu en tes frères. Ceci, saint Jean te l’exprime clairement quand il écrit : «Si quelqu’un dit : "j’aime Dieu" et qu’il hait son frère, c’est un menteur. En effet il ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas, s’il n’aime pas son frère qu’il voit. Voici donc le commandement que le Christ nous a donné : celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère » (1Jn. 4, 20-21). Or aimer son frère, c’est vouloir son bien, l’aider à obtenir le vrai bonheur éternel, le salut de son âme. Le comprenant donc ainsi, tu ne peux pas hésiter de faire les sacrifices nécessaires pour satisfaire à ce devoir d’amour. D’où la nécessité du renoncement. C’est pour cela que saint Paul te dit : «l’amour est patient, l’amour est bon, il n’est pas envieux, il ne se vante pas, il n’est pas orgueilleux ; l’amour ne fait rien de honteux, il n’est pas égoïste, il ne s’irrite pas, il n’éprouve pas de rancune ; l’amour ne se réjouit pas du mal, mais il se réjouit de la vérité ; l’amour permet de tout supporter, il nous fait garder en toute circonstance la foi, l’espérance et la patience ; l’amour est éternel… » (1Co13). Ces qualités de l’amour se rapportent avant tout à l’amour du prochain au point qu’on peut dire que sans ces qualités, tu ne peux guère aimer ton frère. Elles relèvent de l’humilité dont tu découvriras plus loin le contenu. L’humilité est donc indispensable pour l’amour du prochain. Si tu n’es pas humble, tu auras du mal à vivre la loi de l’amour qui est «l’unité dans la perfection », «la perfection de la loi ».
Il t’est donc clair que la vertu de l’amour que Dieu t’a donné consiste à aimer Dieu en lui-même et à aimer Dieu dans le prochain. Elle est donc union spirituelle et profonde à Dieu. Ce qui est d’un grand secours et soutien pour une authentique vie chrétienne. Mais pour qu’elle puisse porter tout son fruit en toi, il faut qu’elle soit désintéressée. C’est-à-dire poursuivre avant tout la gloire de Dieu et le salut de ses âmes et non d’abord des avantages ou intérêts personnels. Pour que l’acte d’amour que tu entreprends puisse t’être aisé et t’apporter l’épanouissement nécessaire, il faut qu’il ne soit guidé, motivé par quelque profit personnel inavoué. C’est dans cette perspective que tu peux porter en toi l’amour à son paroxysme : donner sa vie : «il n’ y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn15, 13). Ce paroxysme de l’amour se traduit chez toi dans la pratique du renoncement qui doit être un acte désintéressé. Pour vivre pleinement les exigences de ta vocation, tu as donc besoin de vivre par amour le renoncement effectif. Sans l’amour il te paraîtra difficile et irréalisable et t’inspirera de la répugnance. Ici l’attitude d’un passionné du spectacle te serait instructif. Sa passion le porte à tout faire pour préserver l’heure du spectacle. Et bien pour être fidèle à l’amour et à la confiance de ton Seigneur, ne crains donc pas de renoncer à tout ce qui t’en serait obstacle. Alors pour mieux vivre l’amour que Dieu te demande de vivre, contemple fort bien la figure de Jésus telle qu’elle t’apparaît dans les Evangiles. Pour sauver, garder son amour pour son Père et pour nous, Jésus n’a pas hésité à surpasser les sens étroits des lois de son époque et à parvenir jusqu’au don de sa vie. Efforce-toi donc de l’imiter et tu pourras aisément pratiquer le renoncement et être un bon et fidèle serviteur de Dieu. Mais tu ne le peux si tu n’es pas, comme Jésus, «doux et humble » (Mt 11, 27)
L’humilité, dit-on, est la mère de toutes les vertus. Elle est indispensable pour une vie vertueuse. Elle constitue donc un fondement très important pour le renoncement. Et pour saisir cette importance, il convient de connaître tout ce que recouvre cette vertu. Tu découvriras donc en ce qui suit, non seulement sa nature, mais aussi ses corollaires, marques de la vraie humilité.
L’humilité consiste avant tout en une vraie connaissance de soi-même. Il s’agit donc de prendre conscience de ce que tu es : une créature parmi tant d’autres ; de ta contingence, de tes limites c’est-à-dire de tes faiblesses et forces, de tes défauts et qualités, de ta réelle capacité. Une telle connaissance est très nécessaire pour le renoncement, car elle t’indique dans quelle mesure tu peux pratiquer le renoncement sans porter préjudice à ton être, à ta personne. Elle te maintient donc dans la juste mesure sans laquelle il n’y a pas mérite pour toi. Mais une telle connaissance ne suffit pas pour qu’on puisse parler d’humilité. Encore faut-il la reconnaissance et l’acceptation de soi. Car tu peux connaître ce que tu es réellement et refuser de le reconnaître, de d’accepter. «Or le propre de l’humilité consiste en la reconnaissance de (ta) juste valeur. Il s’agit donc de ne pas t’estimer plus ni moins que tu es, «de mourir à la bonne mais fausse image de soi que l’on veut donner aux autres ».
L’humilité s’enracine d’une part dans la vérité, à savoir la juste estimation de ce que l’on est (à ce sujet les autres sont souvent bons juges ; accepter leur jugement s’il sait être constructif est un bon moyen de grandir en humilité) et d’autre part dans la justice : il nous faut traiter en fonction de ce que cette connaissance de nous même nous révèle ». Remarque donc que ton humilité est vraie et authentique, efficace, si tu ne te sous-estime pas en méprisant ta dignité et tes qualités et talents – ce qui serait préjudiciable pour ta personnalité – et que tu ne te surestimes pas en voulant faire le héros. Ceci bien compris, tu es affranchi de la négligence et de la paresse dans lesquelles une fausse humilité –si une telle attitude peut être qualifié d’humilité – tend à le maintenir. La vertu d’humilité est dynamique et maintient l’homme à sa juste place dans l’exercice de son devoir d’état. Et ceci prend tout son sens quand elle est vécue dans la considération de Dieu.
Effectivement, l’humilité consiste à occuper vraiment sa place devant Dieu, dans la création. Il s’agit de reconnaître la souveraineté, la puissance, la perfection de Dieu que tu es loin d’égaler. En ce sens, l’humilité te porte à reconnaître et à accepter Dieu comme source et auteur de toutes choses, de toutes tes bonnes œuvres. Car c’est lui qui t’a donné la vie et qui agit en toi, même si l’esprit mauvais vient perturber son œuvre en toi. Et sans lui, tu ne peux rien faire de bon. «Qu’as-tu que tu n’aies reçu de Dieu et si tu l’as reçu pourquoi t’en glorifier » (1Co. 4, 7). Cette reconnaissance et acceptation deviennent alors adoration, louange à Dieu : «non pas à moi Seigneur, non pas à moi ; mais à ton nom rapporte la gloire » (Ps. 115,1). Ton humilité consiste à t’effacer et à ne pas rechercher la vanité, la vaine gloire qui te porte à maintenir tes frères sous ta domination. Elle consiste donc à te soumettre à Dieu et à ne soumettre personne à soi. Note qu’il ne s’agit pas de faire bafouer ton autorité quand tu es responsable quelque part, mais de faire participer ton autorité de celle divine, de ne pas exercer ta responsabilité en maître absolu.
C’est dans ce sens que saint Paul te dit ceci : «ne fais rien par esprit de rivalité ou par désir inutile de briller, mais soyez humbles les uns à l’égard des autres et que chacun considère les autres comme supérieurs à lui-même. Que personne ne cherche son propre intérêt, mais pensez chacun à celui des autres » (Ph. 2, 3-4). Voilà qui te donne le principe de l’humilité envers tes frères, mais que tu ne peux vivre vraiment qu’en considération du Dieu tout puissant et grand. Et dans cette perspective, il est hors de question que tu paraisses un dieu pour tes frères en feignant de prendre sa place. Il s’agit de ne pas vouloir tendre vers la hauteur où tes tendances charnelles, tes pulsions immortifiées te portent. Car Dieu seul est grand et digne d’être considéré comme tel. Alors il s’agit donc de «te faire petit »devant Dieu et devant tes frères. D’où l’humilité est aussi et surtout abaissement.
L’humilité consiste en effet à s’abaisser, à se faire petit, à être comme un enfant c’est-à-dire vivre dans l’enfance spirituelle comme sainte Thérèse l’a vécue et enseigné en écho aux exhortations de l’Evangile. Note en passant qu’il ne s’agit pas d’être petit, perpétuellement un enfant que la mère doit dorloter, caresser et qui attend passivement tout de Dieu. Il s’agit de se faire petit, ce qui est différent. Qu’est-ce se faire petit, sinon descendre de son moi orgueilleux, de la hauteur où te portent tes mérites, tes qualités, tes talents et ne pas s’y complaire. Il t’est nécessaire ici de ne pas célébrer ton amour-propre qui se ferme aux autres et te donne une considération exagérée de toi-même. Ce qui est un grand obstacle au renoncement. Car en ce sens, l’humilité consiste en une considération des autres, les estimer à leur juste valeur et leur être plus attentif que soi-même dans la recherche du salut de tous. Dans cette perspective, tu n’hésiteras pas à quitter cette hauteur dont il été question plus haut, mais aussi à quitter tes privilèges et tes droits même les plus légitimes, dont la privation ne porterait guère préjudice à ta personnalité. En ceci l’exemple de notre Seigneur Jésus-Christ qui, ne retenant pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, s’abaissa en devenant semblable aux hommes (Cf. Ph 2,), est fort édifiant. Sans rien perdre de sa grandeur, de sa dignité, Jésus s’abaissa. Il n’a donc pas nié la vérité de sa personne. C’est pour cela que la juste estimation de toi-même, la connaissance de ta personne, t’est nécessaire pour bien vivre cet abaissement. Mais si Jésus s’est incarné ce n’est pas par pur plaisir. C’est par amour pour les hommes et par soumission à Dieu : «en tout il s’est montré obéissant jusqu’à la mort de la croix » (Cf. Ph2).
La soumission est en effet caractéristique de l’humilité au point que saint Thomas écrit : «elle est avant tout soumission à Dieu. Par l’humilité, l’homme soumet ce qu’il a en propre à ce qui dans le prochain appartient à Dieu. Il n’est pas nécessaire, pour pratiquer l’humilité, de soumettre ce qui en nous appartient à Dieu à ce qui dans le prochain lui appartient aussi. Il est permis de préférer les dons que nous avons reçus à ceux dont les autres sont bénéficiaires. De même, l’humilité n’exige pas que nous soumettions ce qui en nous est humain à ce qui dans les autres est humain : cette soumission exigerait que chacun s’estime plus grand pécheur que son prochain ! On peut cependant voir dans son prochain les biens dont on est soi-même privé, et en soi des défauts que le prochain n’a pas, et ainsi se soumettre à lui par humilité ». Voilà qui t’éclaire un peu sur ce que l’Evangile entend par «se faire petit ». C’est dans ce sens que Saint Ignace de Loyola distingue trois degrés dans l’humilité : se soumettre à Dieu au point d’être : 1- disposé à tout perdre plutôt que de ne pas obéir aux commandements divins ; 2- disposé à tout perdre plutôt que de ne point suivre les appels de Dieu ; 3- prêt à tout perdre plutôt que de ne point rechercher les complaisances de Dieu. Il te situe donc fort bien dans la perspective du renoncement, car ceci est un appel divin qui porte à la recherche de la complaisance de Dieu. Comprendre et garder tout ce qui a été déjà dit, t’aide à poser un fondement sûr pour le renoncement. Toutefois, la suite t’informera sur les corollaires de l’humilité, qui y jouent un rôle irremplaçable.
La douceur est «la qualité de celui qui est doux »c’est-à-dire qui agit sans brusquerie, qui est d’un caractère facile ; qui exprime la bienveillance, un comportement affectueux. La douceur est donc une vertu qui se manifeste par la sérénité, l’attitude conciliante, le sourire sincère…
Tu es en effet doux, quand tu domines ton agressivité c’est-à-dire cette tendance à la vengeance qui cherche à punir le mal. Il s’agit de dominer sa colère en l’atténuant et en la dépouillant de toute violence. «La vraie douceur n’est ni excès ni défaut de colère. Insistons sur le second point : celui qui ne se met jamais en colère est en réalité bien souvent incapable de le faire. Or pour le dire crûment, cette incapacité n’est pas plus vertu que l’impuissance psychologique est chasteté ! Un signe en est que le doux est quelqu’un de profondément paisible (car pacifié), alors que l’inhibé coléreux est du genre "tempête sous un crâne ": façade souriante mais à l’intérieur, bonjour le cyclone ». La douceur consiste donc à ne pas manifester sa colère par la violence, la brutalité.
En outre tu es doux, quand tu es facile de caractère, c’est-à-dire ouvert, compréhensible, tolérant. Il ne s’agit pas bien évidemment, de ne pas être ferme dans la vérité, la justice ; d’excuser le mal au détriment de la vérité, de faire compromis avec qui que ce soit sur les normes. Car la douceur «n’a rien à voir avec la faiblesse de caractère au dehors doucereux » mais il faut que tu ne sois pas rigide. Ce qui suppose un esprit conciliant, disposé au dialogue pour déterminer la vérité. Ceci te garantit d’une affirmation exagérée de toi-même et d’une oppression de ton prochain. Il s’agit donc de ne pas montrer que c’est toi seul qui as toujours raison, que ton point de vue est le meilleur. Alors le détachement de ton propre sens est nécessaire. Savoir accepter qu’on a tort, qu’on n’est pas détenteur de la vérité. Une telle disposition te rend aimable, accueillant.
Tu es aussi doux quand tu es accueillant. C’est signe de douceur que de recevoir ton frère avec délicatesse et chaleur. En ceci ton visage souriant est fort expressif. En effet ordinairement on reconnaît un doux à la facilité de son sourire qui dispose et inspire confiance à celui qui s’est approché de lui. Alors ta douceur est attention à autrui. Elle exprime et dénote une certaine sociabilité. Si tu es difficilement abordable, répugnant, sois convaincu que tu n’es pas doux. Au total, la douceur, tout en te maintenant dans la vérité de ton être, te dispose à reconnaître la valeur de l’autre même au détriment de ton propre intérêt. Il est instauration en soi et autour de soi d’un bon climat de convivialité, de collaboration, d’entente dans le bien. Ce qui est favorable à la pratique du renoncement. Car tu trouveras plus de joie et d’aisance à pratiquer le renoncement si tu n’es pas en agression contre tout ce qui t’entoure. Alors la grâce de Dieu s’épanouit en toi et soutient ton effort, étant donné que tu n’es pas disposé à te compliquer la situation en étant difficile de caractère, malveillant et répugnant. Ce qui suppose la simplicité qui est aussi corollaire à l’humilité.
Ces trois vertus consistent en une régulation dans le comportement. Te gardant de l’excès, de l’exagération, elles te maintiennent dans la mesure et la vérité de ton être. Il convient donc de les considérer une à une.
La simplicité est la qualité de celui qui se comporte avec franchise et naturel, sans prétention. Elle est une disposition qui te préserve de toute recherche de l’artificiel, du compliqué, de tout comportement affecté. Ben Sirac le sage est fort suggestif quand parlant de l’humilité il te dit : « Ce qui est trop difficile pour toi, ne le recherche pas, ce qui est au-delà de tes forces, ne l’examine pas. Réfléchis sur les commandements qui t’ont été donnés, tu n’as pas besoin des choses cachées. Ne t’acharne pas à des œuvres qui te dépassent… » (Si 3,21-24). Ces conseils sont d’une utilité pour la pratique de la simplicité. Et quand il te dit de ne pas tendre vers ce qui est au-delà de tes forces, il ne voulait pas te dire de ne pas t’efforcer à améliorer ta situation critique et basse ; mais de ne pas tendre vers tout ce qui ne participe pas à la vérité de ton être, ce qui n’est pas fait pour toi, de ne pas t’acharner à vouloir réaliser des rêves qui ne sont que mirages.
La simplicité est donc une vertu qui te maintient dans la réalité de ton être. Elle te dispose à agir non en conformiste, mais en homme responsable qui sait distinguer l’essentiel ; ainsi le simple ne se comporte pas comme quelqu’un qui veut être à la mode ou faire plaisir. Car une telle mentalité, vouloir être à la mode, te prive de ton naturel et t’amène à des habitudes incompatibles avec ton état. Aussi le simple est le moins hypocrite possible ; il ne cherche pas à se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Ce qui suppose la juste estimation de toi-même ; car une mauvaise connaissance de toi-même peut t’amener à la perte de ta simplicité ; alors tu te délecteras dans l’affectation, le compliqué, l’artificiel, ce qui ne t’est pas convenable. Tu te nourris de prétentions et d’ambitions déréglées nuisibles pour ton état. Toute chose qui t’enferme dans ton moi orgueilleux ; la simplicité est donc une disposition qui se repose sur le principe de l’humilité, qui te fait paraître vrai, dans la réalité de ton être même au détriment de tes intérêts égoïstes. Et elle nourrit la modestie.
La modestie, elle, te préserve de l’égoïsme. Elle est la qualité qui éloigne de penser à toi ou de parler de toi avec orgueil. Ceci rejoint ce que saint Paul te disait : «que personne ne cherche son propre intérêt, mais pensez chacun à celui des autres » (1Co. 10, 24). La modestie consiste donc à considérer plus le prochain que soi ; elle te porte donc à parler moins de toi-même surtout pour ne pas en tirer vanité et vaine gloire. Elle n’est pas la célébration de son amour-propre qui porte à agir sans considération des autres. Car en tenant compte des autres, de ton entourage dans tes actions et paroles, il serait difficile que tu manques à l’humilité. N’imite donc pas ceux qui aiment se vanter, se flatter, s’encenser ; car ce faisant il se nourrit d’illusions, et perd de vue la vérité de leur être. Ils deviennent rebelles ; ils ne sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont, de leur état. Alors ils se plaignent tout le temps. Il leur est difficile de s’ouvrir à leur voisin, de leur dire ce qui ne va pas afin de bénéficier de leur aide. Mais l’attitude de l’éternel insatisfait, qui se plaint tout le temps n’est pas humble. Il n’est pas modeste. D’où la nécessité de l’humilité comme fondement pour le renoncement ; car se plaindre d’avoir laissé quelque chose pour Dieu, c’est s’y attacher encore ; or la modestie te dispose à ne plus revenir sur toi pour considérer ce que tu as abandonné ; ce faisant ta tension vers cela est amoindrit et il t’est facile d’être fidèle jusqu’au bout. Mais cela serait difficile pour celui qui n’est pas assez sobre, car la sobriété est une autre marque d’humilité.
La sobriété est la qualité de quelqu’un qui se comporte avec retenue. Généralement, quand on dit de quelqu’un qu’il est sobre, c’est qu’il n’est pas gourmand ; on vise le domaine de la nourriture. Mais le sens du mot est plus profond et embrasse presque toutes les dimensions de ton être. Il s’agit donc de vivre avec retenue, de ne pas se répandre démesurément à l’extérieur, de ne pas exagérer dans le comportement. La modération est requise en ce sens. Et dans cette attitude de modération l’humilité est aisée et effective. Car l’humilité sous-entend cette attitude de modération que tu dois garder en tout.
La sobriété tout comme la simplicité et la modestie offre à l’homme vertueux, un espace favorable pour l’affermissement de sa vie vertueuse. Et c’est pour cause qu’on affirme ordinairement que l’humilité est la mère de toutes les vertus. Cette retenue qui te garde de l’excès en toute chose, dispose à entreprendre ou du moins à s’efforcer de vivre selon la volonté de Dieu. En ce sens l’humilité constitue un fondement crucial pour la pratique du renoncement. On peut aussi comprendre, dans cette perspective, qu’elle constitue une disposition capitale pour la pratique des conseils évangéliques, troisième fondement de la pratique du renoncement.
Les conseils évangéliques sont les fondements qui conduisent directement au renoncement. Ce sont des dispositions indispensables au renoncement au point qu’il est facile de les y assimiler. Mais, comme tu le découvriras, leur portée est plus considérable et plus vaste que le cadre du renoncement. Il s’agit de l’obéissance, de la pauvreté et de la chasteté ; c’est dire que tu peux être obéissant, pauvre et chaste sans que cela ne te porte au renoncement ; il convient donc de savoir ce que recouvre chacun de ces conseils afin de pouvoir les faire tiens.
Si tu veux être fidèle à ta vocation, pratiquer convenablement le renoncement, tu dois être une âme prompte à l’obéissance : obéissance à Dieu, obéissance à tes supérieurs, obéissance à ton devoir d’état.
L’obéissance est avant tout une correspondance, une acceptation de la volonté divine. En effet obéir, c’est se conformer à la volonté divine ; il s’agit premièrement pour toi de discerner la volonté de Dieu ; car tu ne peux te conformer à ce que tu ignores. A cet effet la lecture et l’écoute de la parole de Dieu te seraient d’une grande utilité. Dieu nous parle d’abord par sa Parole transcrite dans les Ecritures. N’oublie pas que le Seigneur révèle aussi sa volonté à travers les événements, les situations que tu vis, ce qui se passe autour de toi. Sois donc attentif pour discerner en tout cela la volonté de Dieu. Car tout cela t’éclaire et rend précis, concret les commandements de Dieu pour toi en l’adaptant à ta condition. Alors ton obéissance devient l’adéquation de tout ton agir à la volonté divine, conformité de ta volonté à celle de Dieu, soumission de toute ta personne à Dieu.
Elle est une adhésion libre, volontaire au dessein d’amour de Dieu. Elle ne doit donc pas être une résignation, mais une démarche spontanée, volontaire pour te mettre à sa disposition. Ce qui donne au renoncement tout son sens. Elle n’est donc pas une adhésion passive à cette souveraine volonté, mais le fruit d’une compréhension plus ou moins claire et d’un choix libre de cette volonté, suivi d’un effort d’obtempération. Il s’agit de faire de cette volonté «ta nourriture »tout comme le Christ t’en donne l’exemple en faisant toujours ce qui plaît à Dieu : «ma nourriture est de faire la volonté de mon Père » (Jn 4, 34), obéir c’est donc demeurer dans la disposition «non pas ma volonté, mais la tienne » (Mt 26, 39). Ce qui suppose et exige de grands sacrifices de ta part conduisant au renoncement. Pour y réussir, tu as besoin de te soustraire à la force de ta volonté propre qui te convainc que c’est ton point de vue qui est juste. Illusion ! Alors il faut en demander la grâce et te disposer à la laisser porter son fruit en toi ; ainsi donc tu pourras obéir à Dieu en lui-même, mais aussi lui obéir en tes frères.
C’est dire que l’obéissance est aussi obédience, une disposition qui te porte à te soumettre à tes supérieurs, à tes semblables, non comme esclave, mais en homme responsable comprenant que leur autorité participe à celle divine et vise ton bien- être. Peu importe pour toi la mauvaise gestion qu’ils font de leur autorité. Celui qui est ou qui veut être obéissant ne considère guère cela à moins qu’il y ait une exagération pouvant t’éloigner de la volonté fondamentale de Dieu. Car bien souvent, dans leur gestion, leur gouvernement, les hommes sont guidés par leur intérêt, leur orgueil quand ils prennent telle ou telle décision ou promulgue tel ou tel précepte. Et tu es en droit de ne pas te soumettre à ces conditions. Les apôtres te donnent à cet égard un exemple fort éloquent lorsqu’on veut les empêcher de rendre témoignage à la vérité. Ils sont parvenus à affirmer clairement devant le sanhédrin leur choix de n’obéir qu’à Dieu : «il vaut mieux obéir à Dieu, plutôt qu’aux hommes » (Ac5, 29). Mais une telle attitude dans l’obéissance ne te dispense pas du respect que tu dois témoigner.
L’obéissance est le plus souvent le signe d’un respect effectif. Tu es appelé à respecter tes supérieurs, quelles que soient leurs erreurs et leur confusion en matière de discernement de la volonté divine. Cet effort de respect de leur autorité est à conserver en toute circonstance. Ce faisant tu respectes l’image de Dieu qui est en eux, sans céder à leurs caprices personnels qui s’opposent à la vérité et à la justice. Ton obéissance relève de la considération de valeur et n’est guère une soumission aveugle et intéressée.
Le plus souvent l’on obéit par intérêt, par calcul personnel et par crainte. Ce qui ne correspond plus à la vertu d’obéissance. On craint de perdre un privilège, une place ou d’être puni, alors on se soumet. Cela est plus servitude qu’obéissance. Evidement, on demande aux enfants, aux serviteurs d’obéir à leurs parents, à leurs maîtres, mais saint Paul te précise l’intention dans laquelle cela doit être fait : «enfants, obéissez à vos parents, selon le Seigneur, car cela est juste… Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur comme à Christ, non pas seulement sous leurs yeux, comme pour plaire aux hommes, mais comme des serviteurs du Christ » (Ep 6,1s). L’obédience ne consiste donc pas à faire plaisir aux hommes au détriment de la justice, de la charité, bref de la volonté divine. Elle consiste donc avant tout à plaire à Dieu en vivant dans la vérité. L’obéissance ainsi vécue n’est pas aliénante. Au contraire, elle aide à bien accomplir son devoir d’état.
L’obéissance s’exprime aussi par l’accomplissement de son devoir d’état. Le plus souvent, on est tiraillé intérieurement, par mille soucis et préoccupations, capables de nous éloigner de l’essentiel. Ce qui établit en nous un conflit entre notre moi et notre devoir d’état. Tu es appelé à adopter telle attitude plutôt que telle autre. Ce conflit peut considérablement éloigner de son devoir d’état à telle enseigne qu’on se surprend à faire autre chose que ce que l’on doit faire. Or si clairement, tu optes pour l’accomplissement de ce que tu dois faire, déterminé par ton état, ta mission, ta vocation, ce conflit est plus aisé à vaincre.
C’est dire qu’obéir, c’est choisir de faire ce que tu dois faire, dans les conditions déterminées par ta mission, ta vocation. Il s’agit donc d’être attentif à la volonté de Dieu qui s’exprime par notre devoir. Ainsi en définitive, être fidèle à son devoir d’état, c’est correspondre à la volonté divine, qui en nous choisissant pour telle ou telle activité, nous ordonne par le fait même de faire ce qui correspond à cet état tout en nous donnant les grâces requises. Alors dans ces conditions nous pouvons manifester clairement l’esprit de pauvreté que Jésus te demande puisqu’il ne demande rien sans accorder les grâces pour sa réalisation.
La pauvreté à laquelle l’Evangile t’invite n’est pas avant tout une condition économique et sociale de misère, d’indigence. Il est d’abord une disposition intérieure, une attitude d’âme qui peut se manifester à l’extérieur. Mais la pauvreté effective est un signe et un moyen favorable à cette disposition. Aussi distingue-t-on la pauvreté de cœur, la pauvreté spirituelle et la pauvreté matérielle.
La pauvreté de cœur est une attitude intérieure qui te dispose à manifester une affection particulière à Dieu et aux affaires de Dieu et te libère des sentiments qui empoisonnent le cœur comme la haine, la jalousie, l’envie … elle n’est pas absence de sentiments, carence d’affection mais elle est purification des sentiments, mort aux affections perverses et déréglées que suscitent en l’homme, la chair, l’amour-propre, les intérêts égoïstes. Tu es pauvre de cœur si tu reconnais et accorde à Dieu la place qui lui revient en ta vie – la première place, bien évidemment. Le pauvre de cœur met Dieu au centre de sa vie, reconnaissant le primat des valeurs spirituelles. Ce qui illumine toute sa vie et le purifie de toute passion et pulsions destructrices. Les sentiments pervers et déréglés empoisonnent la relation avec Dieu et infestent ton environnement social. Au total la pauvreté de cœur consiste en la possession des bons sentiments et en la carence des sentiments pervers. Si donc tu veux être pauvre de cœur, fais mourir en toi les sentiments incompatibles à la vertu d’amour, amour pour Dieu, amour pour le prochain.
Quant à la pauvreté spirituelle, elle est une attitude spirituelle qui est constituée de l’esprit et des dispositions dans lesquels tu dois mener ta vie. Elle est carence ou du moins absence de la malignité humaine, de la mesquinerie des fils de ce monde. Si tu es pauvre d’esprit, alors tu ne possèdes pas l’esprit retors déréglé qui pousse à l’injustice, à la ruse… Toute chose qui compromet la vie de l’âme. La pauvreté spirituelle n’est pas tout de même une faiblesse d’esprit qui te rend passif, résigné dans la vie. Au contraire ! Elle est la possession de l’esprit bon, vivant sous l’empire de l’Esprit Saint, qui incite à la vérité, la justice l’ordre et qui maintient ta vie dans l’exercice, la promotion des vraies valeurs libératrices de ton âme et de celles de tes voisins ; elle est force d’âme, esprit de créativité et d’initiative qui te guide et te protège dans le combat de la vie ; efforce-toi donc de vivre en cette disposition et tu comprendras et vivras mieux la pauvreté matérielle à laquelle Jésus t’invite, non seulement en sa doctrine, mais surtout par toute sa vie, qui est une vie de pauvre qui n’a «même pas où reposer sa tête ».
En effet la pauvreté matérielle vient du débordement de l’intérieur qui génère une attitude de mesure dans l’acquisition et l’usage de tes richesses spirituelles, intellectuelles ou de biens terrestres ; la pauvreté matérielle, comme conseil évangélique, loin d’être misère, indigence c’est-à-dire manque du minimum nécessaire, consiste à se contenter – non passivement – de ce dont on dispose, à savoir vivre comme saint Paul, dans l’abondance comme dans le dénuement. Ce qui te préserve de l’inquiétude que génère le manque ou le retard d’obtention de biens terrestres. Elle est une liberté dans l’abondance comme dans le dénuement. Car l’avare comme le cupide sont des esclaves des biens terrestres. Le vrai pauvre selon l’Evangile, c’est celui qui sait assumer sa situation sans être victime de ses conséquences néfastes. Si tu es vraiment pauvre, tu ne peux vivre dans la mentalité selon laquelle toutes les voies sont bonnes pour acquérir des biens matériels, car la pauvreté de cœur et d’esprit t’aide à faire le discernement nécessaire.
Tu comprends donc que la pauvreté à laquelle Jésus t’invite n’est pas misère, même si poussée à son haut degré elle y ressemble, sans être affectée de ses conséquences néfastes parce que mues de l’intérieur, de la référence à Dieu. Elle conduit donc à de profonds sacrifices, au détachement, au renoncement dont tu découvriras la teneur plus loin. Ceci dit, passons à présent au troisième conseil évangélique.