Les trois Evangiles de Matthieu, Marc et Luc font prononcer à Jésus son dernier discours sur la fin des temps quelques jours avant sa propre arrestation et sa propre mort. Ils mettent sur les lèvres de Jésus ce langage apocalyptique pour essayer de suggérer en termes poétiques la venue du Royaume qu'il a annoncée pendant toute sa mission.
Entre le 2ème siècle et le 1er siècle avant JC, à l'époque où la première lecture a été écrite, ce langage de la fin des temps est apparu dans beaucoup de textes juifs ; c'est classique de parler de la venue du Messie en termes catastrophiques pour souligner un certain changement. Et alors on évoquait toutes les catastrophes possibles de l'humanité. Le texte que nous avons en cet Evangile est assez sobre par rapport aux descriptions de Matthieu et de Luc - des catastrophes qui soulignaient vraiment une fin du monde, une fin des temps. Si bien qu'on appelle ces Evangiles l'annonce de la fin du monde.
Mais il s'agit là d'un langage codé, poétique, un langage qui n'est pas là pour nous effrayer, mais pour suggérer une vérité de base qui est la venue du Messie. Pour les juifs, c'était la fin de l'occupation romaine, c'était le Messie historique qui devait apparaître et rassembler toute l'humanité sur la terre pendant 1000 ou 10 mille ans - après, on ne savait pas. La spéculation s'envolait à ce sujet-là.
Jésus reprend cela pour signifier ce que représente la fin de sa propre mission, c'est-à-dire l'arrivée du Règne de Dieu.
Alors, dans ce langage codé, il faut bien voir les choses qu'on retrouve toujours : " Le soleil s'obscurcira et la lune perdra son éclat. Les étoiles tomberont du ciel… " : il y a deux aspects derrière ces images. D'abord, il faut se rappeler la création du monde, où le monde était présenté comme un temple stable, avec une voûte céleste solide - où le soleil et les étoiles étaient des lumières qui éclairaient notre monde. Il faut également se dire que pour les nations païennes, le soleil et les étoiles étaient des dieux, des déesses qu'on adorait. Et ici, on dit que la lune perdra son éclat, le soleil s'obscurcira, les puissances célestes seront ébranlées.
Donc, à la fois, l'idée d'une création nouvelle, totalement nouvelle, qui va apparaître - ce qu'on retrouve d'ailleurs dans le Livre de l'Apocalypse quand on dit que les cieux s'enfuirent, la mer s'enfuit et apparurent des cieux nouveaux et une terre nouvelle : l'idée d'une création nouvelle, d'ébranlement radical, de recommencement presque à zéro.
Une création nouvelle et en même temps la fin de toutes les divinités, de toutes les illusions humaines, de toutes les fausses adorations de Dieu. C'est ce qu'il y a derrière ce texte. N'oublions pas que c'est seulement au milieu du second millénaire, il y a quelques 500 ans, qu'on a découvert que la terre tournait autour du soleil, et que le monde n'était pas stable.
Donc, à l'époque où Jésus parlait, à l'époque où la Bible a été écrite, nous n'étions pas dans cette cosmologie que nous avons actuellement. Et parler de la fin du monde était plus facile qu'aujourd'hui. Nous savons très bien qu'aujourd'hui, il suffit qu'un astéroïde vienne rencontrer la terre pour que ce soit la fin de notre planète, avec tous les vivants qui s'y trouvent, à commencer par nous-mêmes ; si bien que des efforts sont faits pour essayer d'envoyer des satellites sur l'astéroïde le plus proche qui passe régulièrement près de notre terre pour essayer de dérouter sa route, pour éviter qu'il y ait catastrophe ; nous sommes dans le monde de la science. L'Evangile n'est pas dans le monde de la science.
L'Evangile ne raconte pas ce qui va se passer, il nous annonce ce que signifie l'irruption de Dieu dans la vie des hommes et dans la vie de l'humanité. Nous sommes tous appelés à mourir, tous appelés à entrer dans le Règne de Dieu. Quel est ce Règne de Dieu définitif qu'on appelle la résurrection ? La première lecture que nous avons entendue du Livre de Daniel nous donne un des rares textes de la Bible juive - il est écrit en 150 avant JC, donc très proche de Jésus - où on parle de résurrection des morts. Il y a 2 ou 3 textes dans la Bible juive, car les juifs ne croyaient pas en la résurrection, ils pensaient que la plus longue durée de la vie sur terre était la grande bénédiction de Dieu, voir les enfants de ses enfants jusqu'à la 4ème génération - et ensuite être réunis à ses pères pour le sommeil du juste - ça ne les empêchait pas de se demander : que veut dire la mort ?
Que veut dire la vie ? Quel est l'avenir de Dieu pour nous ? C'est dans cette perspective que Jésus, qui est à quelques jours de sa mort - sa mort qu'il pressent : il a fait des vagues à Jérusalem, on l'a poursuivi depuis les 3 jours qu'il est là, il est menacé, il a répondu à tous ses adversaires, il les a interpellé vivement, il les a mis en question, il a continué un langage dur et vrai à leur égard - Jésus se rend bien compte que sa vie est en danger. C'est la fin de sa mission. Jésus annonce ici l'espérance qu'avec la fin de sa mission, va apparaître le Règne de Dieu qu'il nous annonce en le révélant et en le voilant en même temps : il n'annonce pas comment cela va se passer.
Si bien que nous, quand nous lisons ce texte, nous savons très bien que cela est arrivé avec la résurrection de Jésus ; que ce monde nouveau est commencé ; et que la fin du monde, nous la vivons dans notre vie.
Alors, il faut nous demander ce que veut dire ce langage pour nous, aujourd'hui. La fin du monde est arrivée dans notre vie avec notre baptême : " nous sommes ressuscités avec le Christ " dit saint Paul. La création nouvelle a commencé en nous. Mais est-ce que nous avons conscience du bouleversement que cela signifie, et qu'on appelle la conversion ? Se retourner vers Dieu, qu'est-ce que cela veut dire ? S'il s'agit vraiment d'une création nouvelle que nous vivons, on ne vit plus pour soi, on vit pour Dieu ; on ne cherche plus sa vérité à soi, on cherche la vérité de Dieu ; on accepte de se mettre en question devant le Règne de Dieu qui vient en nos vies ; on accepte de repartir à zéro, à partir de Jésus, en étant image de Jésus, image du Père, image de Dieu.
Est-ce que les convertis que nous sommes, avons vraiment laissé la résurrection de Jésus aller jusqu'au fond de notre cœur pour être vraiment des hommes qui vivent pour les autres et pour Dieu, et non plus pour nous ? Le " pour soi ", c'est le péché, dans la tradition chrétienne - le " pour Dieu et pour les autres ", c'est vivre à la façon de Dieu dont on a dit qu'il était Amour, qui se donne totalement.
Voilà l'enjeu de cette annonce de la fin des temps commencée avec la résurrection de Jésus. Bien sûr, la fin de l'histoire n'est pas arrivée. Il y aura une fin de l'histoire pour chacun d'entre nous, qui est notre propre mort. Il y aura certainement une fin de l'histoire pour l'humanité. On a l'impression que la science nous indique peu à peu que cette fin de l'histoire se précipite : si la planète se réchauffe, si vraiment l'homme continue à vivre pour soi sans respecter la création, le monde qu'il a reçu comme un don, peut-être que l'humanité - dans 50, 100, 300 ans … je ne sais pas, je ne suis pas prophète ni scientifique - ira à sa propre fin historique. Mais ne confondons pas la fin historique de l'humanité que l'homme peut créer par ses erreurs ou que des événements cosmiques peuvent réaliser par des simples concours de tracés d'astéroïdes ou de planètes… ne confondons pas ça avec le Règne de Dieu qui est d'un autre ordre.
C'est pour ça que la phrase la plus importante de cet Evangile : " On verra le Fils de l'homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. " Quand on parle de " nuées " dans la Bible, cela veut dire : non pas le monde terrestre, mais le monde de Dieu. Dès qu'on parle de Dieu, on dit qu'il est dans la nuée ; il ne s'agit pas de nuées cosmiques, il ne s'agit pas de nuées météorologiques que nous voyons, il ne s'agit pas de nuages - il s'agit de la manière de dire l'au-delà de Dieu.
La fin du monde, c'est l'entrée de l'au-delà de Dieu dans notre vie, c'est notre entrée - avec toute l'humanité, bien sûr, à l'avenir - parce que nous passerons tous les uns après les autres par une histoire qui se termine, nous entrons dans la réalité de Dieu, qui est d'un autre ordre - qui n'est pas de l'ordre de la description, ni de l'ordre de la science - c'est de l'ordre des valeurs profondes que nous vivons, que nous pouvons manifester, comme l'amour, comme la vérité, comme la lumière du cœur, comme la droiture de vie, comme l'amitié, comme la rencontre… Ces valeurs humaines extrêmement profondes qui sont plus importantes que nous que d'être en bonne santé - par certains côtés. Et ces valeurs-là appartiennent au monde de Dieu qui est un monde qui existe par lui-même, mais que nous avons à laisser croître en nous jusqu'à un achèvement que Jésus nous a annoncé, qui est la fraternité universelle, qui est l'épanouissement dans le monde de Dieu, qui est ce qu'on appelle les " élus du ciel " que nous sommes tous appelés à devenir. " Dieu a eu part à notre humanité pour que nous ayons part à sa divinité ". Etre image de Dieu nous invite à rencontrer Dieu lui-même, à entrer dans son monde - mais nous ne pouvons rien imaginer, nous ne pouvons rien décrire, nous ne pouvons que suggérer, à la façon de Jésus.
D'où la leçon que donne Jésus : cherchons les signes de ce bouleversement et de cette réalité nouvelle ; c'est l'amour fraternel : " A ce signe, on reconnaîtra que vous êtes mes disciples… " ça veut dire : à ce signe on reconnaîtra que Jésus est ressuscité. On ne peut pas prouver la résurrection de Jésus de façon scientifique - c'est un événement qui n'est pas de l'ordre constatable en ce monde. Il est constatable par les signes qu'il a donnés de ses apparitions, il est constatable surtout par le fait que 25 ans après sa mort, les communautés chrétiennes annonçaient cette résurrection dans tout le Bassin méditerranéen, on a un phénomène historique incontournable que nous ne pouvons pas ne pas accepter. Il est constatable dans le fait qu'aujourd'hui, un milliard 800 millions d'hommes croient que Jésus est ressuscité et vivent de sa résurrection, et acceptent ce bouleversement.
Alors, les signes, quels sont-ils : ce sont ceux que nous donnons - les signes de la fraternité, les signes d'une vie donnée, les signes du pardon, les signes des valeurs profondes, les signes du cœur - et non pas les signes de la réussite ou de la puissance, ou du pouvoir. Les puissances du ciel seront ébranlées. Est-ce qu'elles sont vraiment ébranlées dans notre vie ? Est-ce que nous cherchons encore le pouvoir ? Est-ce que nous cherchons à vivre à la façon de Jésus ? C'est là la grande leçon.
La fin de la mission de Jésus, c'est l'entrée dans le Royaume de Dieu qui se manifestera par sa résurrection et le don de l'Esprit Saint. Pour nous, cela doit retourner davantage notre vie chaque jour et nous faire vivre à la dimension de Dieu - et pas d'abord pour notre réussite humaine