Deux enseignements de Jésus qui se suivent dans la même page d'Evangile.
A première vue, on a l'impression d'une contradiction entre les deux : une vigueur de Jésus, suite à une question qu'on lui pose sur le mariage - et un accueil de Jésus, lorsqu'il s'agit d'accueillir les petits. La vérité d'un côté - la charité, l'amour, de l'autre.
D'abord, il n'est pas sûr que la suite de ces deux récits soient suivis dans la bouche de Jésus de la même façon que Marc les a y mis ; il n'est pas sûr que Marc aient mis ensemble ces deux récits avec une intention de les faire contraster.
Mais puisqu'ils sont là, je pense qu'il faut commencer par ne pas nous tromper de rigueur : Jésus est beaucoup plus dur dans la 2ème partie de cet Evangile ! " Si vous ne devenez pas comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu. " Il n'y a pas de nuance. " Le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. " Et quand les disciples de Jésus refusent, écartent les enfants, Jésus se fâche. Il s'agit ici d'une démarche fondamentale de la foi - démarche que nous avons déjà rencontrée dimanche dernier dans l'Evangile de Matthieu concernant la fête de Thérèse de l'Enfant Jésus - texte qu'on a eu également cette semaine dans la fête des Anges gardiens - texte qui revient souvent. On ne peut pas entrer dans le Royaume de Dieu si on n'a pas la simplicité de cœur d'un enfant qui est en manque, face à quelqu'un qui lui offre tout, qui est prêt à accueillir, qui est prêt à ouvrir les mains pour recevoir, qui sait qu'il ne tient pas debout tout seul devant Dieu, et que sans Dieu on ne peut rien faire. L'illustration de cette phrase de Jésus : " Sans moi, vous ne pouvez rien faire " - et quand Jésus nous dit " sans moi ", cela veut dire " sans le Père " car Jésus ne fait rien qui ne vienne de Dieu et qui ne soit parole de Dieu. Donc, rigueur extrêmement importante.
La question qu'on lui pose sur le mariage est à mettre en parallèle avec l'attitude de Jésus. Quand on lui amène une femme prise en flagrant délit d'adultère, la Loi voulait que l'on lapidât ces femmes-là, Jésus s'est refusé à la condamner. Il a interpellé ses accusateurs en disant : " Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre " Jésus lui a dit " Va, mets-toi debout et ne pèche plus " : à la fois vérité et miséricorde.
Donc, n'opposons pas les deux aspects de l'enseignement de Jésus en voyant la rigueur d'un côté, et l'accueil, la miséricorde de l'autre. Dans tous les cas, il y a accueil, rigueur et miséricorde. En Dieu seul " vérité et amour se rencontrent ". Le chrétien doit essayer de vivre la vérité dans l'amour et dans la miséricorde - et nous savons que cela est impossible sans la force de l'Esprit de Dieu, car Dieu seul est capable d'aller jusqu'au bout de la vérité et d'aller jusqu'au bout du dépassement de l'amour, quand Jésus donne sa vie pour nous.
Si nous revenons sur la 1ère partie du texte, nous avons une version de Marc intéressante, parce qu'il met une dernière phrase à cette 1ère partie : " Celui qui renvoie sa femme pour en épouser une autre est coupable d'adultère envers elle. Si une femme renvoie son mari et en épouse un autre, elle est coupable d'adultère. " On voit mal cette seconde situation exister dans la civilisation à l'époque de Jésus. Dans beaucoup de religions - y compris le judaïsme primitif de Moïse - il y avait un droit de l'homme sur son épouse, il renvoyait son épouse comme il voulait, à condition de manifester ça par un acte public. Le fait que Jésus répond : " Si une femme a renvoyé son mari et en épouse un autre, elle est coupable d'adultère ", Jésus insiste ; il ne s'agit pas seulement d'une démarche de domination de l'homme sur la femme, mais d'une égalité dans le mariage - une égalité que Jésus renforce en citant la 1ère Lecture que nous avons entendue, ce récit mythique, poétique, de la création de la femme au chapitre 2 du Livre de la Genèse dans la Bible juive de l'Ancien Testament - qui est la 1ère partie de notre Bible chrétienne. Ce récit converge dans la formule finale que Jésus a reprise : " L'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu'un. "
Si on analysait ce texte en détail pour comparer la création du monde animal et la création de l'homme dans la Bible, dans ce récit poétique mais magnifiquement illustré et vrai dans ses profondeurs, on s'aperçoit que l'union de l'homme et de la femme n'est pas seulement une union biologique comme pour le monde animal pour faciliter une reproduction ; c'est une union de la chair, du corps et de l'esprit, au point de vue biologique et relationnel que signifie le mot " corps " dans la Bible. La 1ère lecture, quand l'homme voit venir la femme à lui, il entre en relation avec elle, une relation personnelle. Et l'homme est esprit, il est à l'image de Dieu.
Si bien que la position de Jésus sur le mariage est très belle en ce sens qu'elle suppose une conception de l'homme et de la femme comme l'unité d'un genre humain qui s'achève dans la rencontre de cet homme et de cette femme, deux personnes qui arrivent à une unité supérieure entre eux, unité de l'esprit, du corps et de la chair, pour reprendre ces trois définitions de l'homme. L'homme, dans la Bible, n'est pas un corps et une âme ; l'homme dans la Bible - y compris dans les paroles de Jésus - est tout entier son corps, sa relation, sa visibilité, son langage, sa parole, sa convivialité ; l'homme est tout entier sa chair, sa faiblesse et sa biologie, et sa mortalité ; l'homme est tout entier son esprit, c'est-à-dire qu'il est à l'image de Dieu, image de Dieu qu'il doit reproduire. C'est à ce niveau-là que Jésus fonde son exigence d'unité entre l'homme et la femme - une exigence que même les juifs, dans leur Loi de Moïse, n'avaient pas comprise.
Et d'autre part, Jésus ne condamne pas. Jésus ne dit pas : n'obéissez plus à la Loi de Moïse, qui est une loi qui permet le divorce. Il leur dit : voilà le fond du problème, il s'agit de la dignité de l'homme, et celui du mystère de l'homme, il s'agit de la conception de l'homme. Il ne s'agit pas pour nous aujourd'hui d'entrer en jugement sur nos contemporains qui pratiquent facilement le divorce, ni de condamner tous nos frères divorcés. Nous avons à quel point le divorce a marqué toute l'histoire de toute humanité, puisqu'il en est déjà question fortement dans la Loi de Moïse - datant environ de 1200 avant JC, même si sa Loi, telle qu'elle est écrite, est plus tardive dans les textes. Il ne s'agit pas ici de condamner, mais de faire comme Jésus. Jésus est celui qui indique un chemin ; Jésus est celui qui indique l'accomplissement vers lequel on marche ; Jésus est celui qui nous invite à le suivre pour être enfants de Dieu, images de Dieu, à sa manière.
Donc, quand nous condamnons nos frères et nos sœurs qui - pour des raisons que nous n'avons pas à juger, et qui sont parfois extrêmement sérieuses - cassent leur union matrimoniale, n'oublions pas que Jésus indique un chemin. Et il a dit : " Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. Et nous comprenons qu'il faut agir avec beaucoup de miséricorde et comprendre qu'il y a des cas d'humanité qu'il est impossible pour un foyer de tenir, pour des raisons extrêmement profondes de culture, de caractère, de psychologie, d'histoire, ou d'autre chose… Et rappelons-nous, le but, l'idéal, ce vers quoi nous devons tendre et qui est l'exigence de vérité de l'homme qui est créé à l'image de Dieu, une conception extraordinairement digne de notre humanité, que nous avons à défendre en toute circonstance, en étant vrais à la façon de Jésus, mais en étant aussi miséricordieux que lui vis-à-vis de nos frères et de nos sœurs qui n'arrivent pas - pour des raisons que nous n'avons pas à condamner - à vivre cet idéal.
Et Jésus insiste sur cette nécessité de l'union de l'homme et de la femme au niveau de l'unité de l'être, parce qu'en même temps, il est celui qui nous a annoncé que tout s'achève en lui. Quand Jésus meurt sur la croix, il dit : " Tout es accompli ". Tout est accompli du mystère de Dieu qui se révèle, tout est accompli du mystère de l'homme qui est révélé : nous sommes, dans la mesure où nous croyons en Jésus, des hommes et des femmes de l'accomplissement. Plus notre foi est grande, plus nous sommes des petits enfants pour accueillir cette foi, accueillir ce mystère de Dieu, plus il prend racine en nous.
Si bien que les deux passages de cet Evangile se rejoignent à ce niveau.
Plus nous sommes des croyants dépouillés de nous-mêmes et accueillants de Dieu, plus nous accueillons cet amour qui nous permet de vivre en vérité et de vivre la miséricorde jusqu'au bout, et de vivre cette unité profonde de notre humanité qui est appelée à une autre unité. Car si nous croyons à la vie éternelle, c'est que nous croyons que nous serons un avec Dieu dans le mystère de Jésus qui nous a été révélé. L'unité de notre personne qui fait que chacun de nous est un être unique est très belle ; l'unité de notre humanité qui fait que l'homme et la femme dans leur union de foyer forment une capacité d'unité nouvelle, une véritable vocation, un véritable dépassement. L'unité totale de la foi chrétienne : nous sommes appelés à être un avec Dieu, être un avec Jésus, et nous aimer les uns les autres à cause de cette unité profonde avec Jésus qui nous conduit vers le Père.
Alors quand nous parlons beaucoup de ces affaires de mariage, nous disons parfois que l'Eglise est trop dure. Il est vrai que l'Eglise pourrait, comme les Eglises d'Orient le permettent, de reprendre en main des situations qui ont été cassées, qui se sont reproduites, accepter que certains divorcés puissent se remarier - on pense que ça viendra un jour, car on voit les recherches qui se font dans ce domaine, au nom de la miséricorde et au nom de la vérité.
Ne parlons pas à la légère de ces questions de divorce et de mariage. Il s'agit vraiment, et nous le savons, quand nous connaissons des foyers qui se sont rompus, quand nous voyons des jeunes qui cherchent à vivre ensemble, nous savons à quel point il s'agit de quelque chose d'important pour la vie, vérité que nous n'avons pas le droit de galvauder.