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21 Février 2010
Temps du Carême, 1er Dimanche C : Luc 4, 1-13
Avec cette page d'Evangile, nous revenons au début de l'Evangile de Luc, Evangile que nous lisons déjà depuis deux mois.
Et nous retrouvons là une de ces scènes à la fois prologue, une scène d'anticipation, propres aux Evangiles de Luc et de Matthieu ; il y a eu l'Evangile de l'Enfance ; il y aura chez Luc - nous avons déjà rencontré ce texte, le passage à Nazareth - tous des récits dans lesquels sont indiqués tout ce qui va se passer ensuite dans la vie de Jésus.
La plupart des spécialistes de l'Ecriture disent que cette scène du désert n'a pas existé. Cette tentation est un récit mis comme une introduction par Luc, pour montrer quelles sont toutes les tentations que Jésus va connaître dans sa vie d'Envoyé de Dieu, dans sa vie de prophète. De même que l'Evangile de l'Enfance indique tout le parcours de Jésus jusqu'à sa résurrection, suggéré poétiquement ; de même que son passage à Nazareth indique vraiment les trois étapes de la mission de Jésus : il sera reconnu, contesté et puis rejeté. Nous avons ici un résumé du combat que va vivre Jésus pendant toute sa vie, ce combat qu'on appelle la tentation et qui nous est présentée à partir de ces scènes que nous avons entendues, et qu'il est facile d'interpréter.
Alors, quelle est cette tentation fondamentale que va connaître Jésus tout au long de sa mission : la tentation de ne pas accomplir sa mission, tentation de se laisser prendre par tout ce qu'attendent les gens, et de ne plus être lui-même. Jésus, envoyé par Dieu à la fin des temps, avec la mission d'accomplir toute l'histoire d'Israël, Jésus doit se trouver confronté à un peuple entier qui attend tout autre chose de lui ; qui attend de lui qu'il soit un Messie de pouvoir et non pas un Messie de service - un Messie puissant et non pas un humble serviteur de la Parole qui va nous annoncer, dans son service et sa miséricorde, sa mort, sa résurrection, ce qu'est véritablement le salut de Dieu.
Et ces scènes de la tentation, dont Luc nous dit à la fin que " ayant épuisé toutes les formes de tentation, le démon s'éloigna ", ces formes de tentation sont bien là pour résumer tout ce que Jésus va vivre d'un bout à l'autre. On lui dira : " Es-tu le Messie ? ", ou on lui dira, comme saint Pierre : " Tu es le Messie " ; Jésus devra dire : attention, je ne suis pas le Messie que tu crois. " Le Fils de l'homme va être crucifié, trois jours après il ressuscitera ". Pierre dira " Ce n'est pas possible " - et Jésus répondra : "Arrière, Satan ! " Exemple de tentation dans la vie de Jésus.
Dans l'Evangile de Jean, il multiplie les pains près de Capharnaüm, il doit se cacher dans la montagne pour ne pas être saisi et fait roi. Voilà comment la mission de Jésus est une mission de tentation permanente parce qu'il doit affirmer, avec un seuil qui est vraiment une révolution, que l'achèvement du projet de Dieu, c'est dans un autre type de Messie qu'un Messie de pouvoir. Jésus va refuser ce pouvoir.
Et les formes de ce pouvoir sont bien indiquées sous les trois aspects de cette tentation. " Tu as faim, ordonne que ces pierres deviennent des pains. " Jésus va faire des miracles toute sa vie de missionnaire, mais jamais il ne fera de miracle qui n'est pas de service de l'homme, jamais. Jésus renonce à la tentation de mettre sa puissance miraculeuse, qui est une puissance de salut de Dieu pour ses frères, à son propre service. Il ne se servira jamais lui-même. Sa mission de thaumaturge, de faiseur de miracles est une mission simplement de service, et non pas de puissance.
" Je te donnerai la gloire de ces royaumes si tu te prosternes devant moi. " Jésus est celui qui, d'un bout à l'autre, va ne chercher que la volonté de Dieu et non pas la sienne. Car la tentation, c'est de se prendre pour Dieu et de faire ce que l'on veut. D'un bout à l'autre, Jésus ne fera que la volonté du Père. Et dans l'Evangile de Jean il le déclare sans arrêt : " Je ne suis venu que pour faire la volonté du Père. "
Un jour qu'il avait faim, près de la ville de Sichem, en Samarie, et que ses disciples étaient allés chercher du pain, pendant qu'il parlait à la samaritaine : ses disciples reviennent et lui disent : " mange ! " Et Jésus dit : " j'ai mangé déjà. Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père, je ne suis venu que pour ça. " Il dira également : " Je ne fais rien de moi-même. " Jésus refuse toute compromission avec tout ce qui peut lui donner une extension de pouvoir, une capacité.
" Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas du Temple. " Mon Dieu, sans arrêt la tentation pour Jésus. " Fais-nous un signe dans le ciel ". Jésus refusera toujours de faire des miracles pour épater la galerie. " Si tu es le Fils de Dieu, descend de la croix ! " Jésus refuse ce " paraître ".
Nous voyons bien que ces scènes là annoncent ce que nous trouvons sans arrêt dans l'Evangile, pour peu que nous le lisions en vérité. Jésus est celui qui n'acceptera d'être porté en triomphe que comme un prophète de Galilée, avec quelques disciples qui entrent à Jérusalem, pour mourir crucifié quelques jours après - lorsque nous célébrons le jour des Rameaux. Ce n'est pas le triomphe de quelqu'un qui parait.
La mission de Jésus - la tentation de base de Jésus : va-t-il être fidèle à sa mission ? Va-t-il oser affronter ce que l'on attend de lui ? On veut qu'il fasse des prodiges, on veut qu'il fasse des signes, on veut qu'il soit conforme au modèle… Et Jésus ne va jamais céder, il ne va pas compromettre, il est lui-même la Vérité, le Chemin, la Vie. Et c'est tout un combat qui est là derrière, parce que la tentation est tous les jours. Ce ne sont pas des méchants qui veulent tenter Jésus ; il y aura des questions qui lui seront posées à Jérusalem, pour le condamner, bien sûr. Là, ça ne sera pas la tentation, ce sera des pièges, des accusations. Mais malgré eux, ceux qui sont autour de lui veulent trouver en Jésus celui qu'ils attendent et non pas celui qu'il est. Et Jésus, toute sa vie, refuse ce pacte avec l'adversaire. Car, dès qu'on ne se soumet pas à Dieu, on se soumet à l'adversaire.
D'autre part, cette scène - probablement inventée - parle de 40 jours dans le désert qui rappellent les 40 années du peuple au désert du Sinaï après le passage de la mer Rouge ; cela signifie que Jésus porte dans sa vie toutes les tentations des croyants - et des croyants de tous les temps. Et là où, dans le désert, suite à la mer Rouge, le peuple avait été sans arrêt un peuple renégat, Jésus se révèle ici comme celui qui dit oui à Dieu dans la tentation. " Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu… ", " Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu… ", et " ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre ", il doit vivre à partir de Dieu.
Alors, ces textes nous sont rapportés pour deux raisons : pour que notre regard sur Jésus soit un regard de vérité, et que nous ne tombions pas dans ce qui serait pour nous une tentation, nous fabriquer un Jésus à notre modèle. Jésus a vécu un véritable combat.
Quelle est la première leçon que nous pouvons tirer de cette page : c'est le sens du Carême.
Le temps du Carême n'est pas un temps pour nous, c'est un temps pour Dieu. Alors, il est de bon ton de dire : on va faire tel effort, on va prendre telle résolution, on va faire tel partage… ce qui est très juste. Mais le B A BA, c'est de mettre les choses dans l'ordre : dans quelle mesure je vais découvrir davantage quel fut le combat de Jésus, qui est le combat du croyant, que j'accompagne pendant ce temps où la mission de Jésus devient de plus en plus difficile à mesure qu'il se rapproche de sa mort et de sa résurrection - dans quelle mesure je regarde d'abord Jésus en train de vivre son combat - et ensuite, je me situe dans son combat et j'en tire les conséquences. Ce n'est pas un temps de performance ! Ce serait contraire à la foi chrétienne, car on est sauvé par la grâce de Dieu et non pas par les efforts que l'on fait. " Sans moi, vous ne pouvez rien faire. " On peut faire tous les efforts de Carême que l'on veut, si on n'a pas la puissance de l'Esprit Saint qu'on accueille dans la foi, ça ne sert à rien. Comme saint Paul l'écrit : "Vous pouvez donner tous vos biens aux pauvres, si vous n'avez pas reçu l'amour qui vient de Dieu par l'Esprit Saint, ça ne sert à rien. Donc, ne pas se tromper sur le sens de ce Carême.
Et le mot " pénitence " est quelquefois un mot difficile, parce qu'il suggère, après des siècles de moralisme intransigeant, il suggère peut-être une vie qui n'est pas conforme du tout à l'épanouissement de la vie. Il suggère que plus on vous tape dessus, plus on est près de Dieu. Alors qu'il n'en a jamais été question dans l'Ecriture. Et que Jésus, dont nous voyons ici les tentations, va résister à d'autres tentations du même genre : " Tes disciples, pourquoi ne jeûnent-ils pas ? " Pourquoi Jésus ne jeûne-t-il pas ? Il a refusé la tentation de jeûner pour faire comme tout le monde, comme on l'attendait des disciples de Jean Baptiste et des pharisiens, pour dire qu'il est celui qui apporte le don de Dieu dans sa gratuité, la révélation de la Parole de Dieu qui sauve, qui est miséricordieux, qui s'occupe de ses frères. Oui, Jésus jeûne toute sa vie en étant toujours au service des autres, en ne refusant jamais à quelqu'un de l'écouter, de le prendre en charge, de le mettre debout ; en accueillant tous ceux qui viennent à lui - même si ce sont les hommes et les femmes les plus à rejeter de ce monde, du point de vue de la morale.
Donc, 1ère leçon de ce passage : ne nous trompons pas de Carême, ne nous trompons pas de Jésus.
Et puis, 2ème leçon : le combat de Jésus, c'est le nôtre. Nous sommes fils de Dieu dans l'Esprit Saint. Est-ce que nous nous comportons comme fils de Dieu ? " Vous êtes fils, héritiers, cohéritiers avec le Christ " Qu'est-ce qui nous fait vivre ?
Or, le B A BA de la mission de Jésus, c'est de faire la volonté du Père. Est-ce que le B A BA de notre vie, c'est de faire la volonté de Dieu ? Est-ce que nous vivons à partir de nous, avec nos projets - fussent-ils magnifiques - ou est-ce que nous vivons à partir de Dieu ?
Et c'est là que les différents aspects de cette tentation, rapportés ici dans cette page, sont des indications, pour qu'on ne tombe pas dans ces ambiguïtés. Si nous sommes disciples de Jésus, nous marchons d'abord derrière lui, quoi qu'il arrive. Et ce ne sont pas nos projets qui sont les premiers, nos projets de vie.
Or nous vivons dans un monde, aujourd'hui, où on dit aux gens : allez-y, gagnez plus, et toujours plus, ayez une plus grande place… En tant que chrétiens, qu'est-ce que cela nous fait ? Nous avons à vérifier notre identité de chrétiens devant Dieu, chaque jour. Et là aussi nous pouvons, en regardant les trois tentations, nous y retrouver.
" Ordonne à cette pierre de devenir du pain " - nous ne faisons pas de miracles, bien sûr. Mais nous avons des capacités, nous avons un métier, nous avons du travail… On peut toujours, comme l'homme riche, le fermier riche de l'Evangile dans la parabole de Jésus, élargir, élargir nos propriétés, bâtir de plus grands greniers pour avoir davantage de choses - on peut sacraliser le travail, en faire une affaire sacrée - et finalement, on ne vit plus que pour ça, on ne vit plus que pour gagner plus, que pour être mieux, avoir plus de confort, etc… Mais Jésus nous rappelle que ce n'est pas seulement de pain que l'homme vit. " Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front " - ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de la Parole de Dieu, à la suite de cette tentation de reprendre notre vie ne main.
Les compromissions ! On parle tellement de magouille, de corruption dans le monde : c'est une tentation de tous les jours. Se laisser aller, dire : " Oh, je peux faire ça, c'est sans danger… " On fait des compromissions pour avoir davantage d'espace, pour avoir davantage d'argent, pour avoir davantage de situation. Compromissions ! On n'est pas nets avec la vérité. Jésus a refusé toute compromission avec l'adversaire, toute compromission pour être conforme au modèle. Nous devons être chrétiens avec le modèle de Jésus.
Et puis le " paraître ". Le paraître, mon Dieu ! Depuis que la psychologie a pris un droit de cité important et normal dans l'éducation des hommes et des femmes, le problème d'être reconnus devient la grande question pour toute personne. Or, si ça devient une drogue, si c'est faire de soi une idole, si c'est se donner une image - alors, il faut que je roules les épaules, que je me montre avec tout ce que je suis, ma capacité, j'ai ma place… C'est normal qu'on apprenne aux enfants à avoir leur place dans la vie, aux jeunes à avoir leur place dans la vie, à être eux-mêmes, à être à l'aise dans l'existence, donc à se reconnaître eux-mêmes d'abord - car ceux qui revendiquent une reconnaissance sont ceux qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes. Se reconnaître soi-même avec ses capacités, ses limites - et puis, à partir de là, être à sa place. Tentation donc également de se doper l'image et de se croire un autre que soi-même.
Vous voyez à quel point ces textes ne sont pas une belle histoire concernant Jésus. C'est notre vie qui est racontée là-dedans.
Et celle dont je n'ai pas parlé à propos de Jésus, mais qui est quand même là, dans la dernière tentation : c'est la tentation de la bonne conscience. " Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il donnera pour toi à ses anges l'ordre de te garder. " Les sœurs chanteront ça ce soir, pendant l'office de Complies. " Ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre. " Il est facile de se donner bonne conscience avec la Parole de Dieu, il est facile de se donner bonne conscience avec la prière. La vie de prière, la vie de piété, peut être une tentation facile de ne pas regarder sa vie en face, de ne pas regarder comment on vit. Ça devient une drogue, et on fait de soi une idole au lieu de servir le Dieu vivant.
Je pense que le B A BA du christianisme, ce n'est pas d'abord de prier, c'est de se mettre devant Dieu et dire : " Seigneur - 15 fois par jour, peut-être - je viens de faire ceci, qu'est-ce que tu aurais fait à ma place ?
" Se mettre en question. Il n'y a pas de bonne conscience si on ne se remet pas en question. L'homme doit suivre sa conscience, à la condition qu'il se mette en question, qu'il se laisse interroger. Autrement, on peut se doper et devenir piétiste, et tout ce que l'on veut - et non pas des hommes de vérité à la façon de Jésus.
Seul Jésus a pu dire : " Qui de vous me convaincra de péché ? " Il attend encore la réponse.